Lexique
Les mots de chaque tradition, sourcés à leur langue. Pour retrouver, derrière les traductions modernes, l'opération précise que le terme désigne.
A
- Acédie · ἀκηδία (akèdia) — Mystique chrétienne · français Torpeur et dégoût spirituel qui saisit le moine au milieu du jour, que la tradition monastique nomme « le démon de midi » d'après le psaume 90/91. Évagre le Pontique la range parmi les huit pensées mauvaises et la décrit comme la plus lourde : ni la sensualité ni la vaine gloire, mais un écœurement de l'heure présente et du lieu où l'on est. Le mot grec akèdia signifie littéralement « absence de soin », l'incapacité à se soucier de ce qui devrait importer. Son signe le plus sûr n'est pas le repos mais l'instabilité : le dégoût de la cellule pousse à en sortir.
- Agencement — Philosophie occidentale · français Un agencement est un ensemble hétérogène qui fait fonctionner ensemble des éléments de natures différentes — corps, énoncés, affects, outils. Il se déploie selon deux axes : d'un côté le contenu et l'expression, réellement distincts mais en présupposition réciproque ; de l'autre la territorialité qui le stabilise et les lignes de déterritorialisation qui le traversent et l'emportent vers autre chose. Ce qui le constitue n'est pas une structure fixe mais un mouvement double, toujours en cours.
- Akinananti · akinananti — Shipibo · shipibo Mot shipibo-konibo que l'artiste Chonon Bensho et son mari Pedro Favaron glosent par : le travail fait ensemble, avec amour et joie, qui ne poursuit pas de fins égoïstes mais cherche le bien de tous. Ce n'est pas une méthode pour produire mieux à plusieurs : l'amour et la joie (l'affect) et le bien commun (la fin) ne sont pas ajoutés à la tâche, ils la constituent. Le mot suppose un monde fait de sujets en relation — « nul n'est dans la solitude » — et non un stock d'objets inertes à prélever.
- Aktēmosynè · ἀκτημοσύνη (aktēmosynē) — Mystique chrétienne · grec L'aktēmosynè est la non-possession volontaire — non la pauvreté qu'on subit, mais le dénuement qu'on élit comme discipline. Première des ascèses du désert : ne rien tenir en propre, afin que rien ne vous tienne. Le moine s'en sert pour alléger le cœur et le tourner sans entrave vers Dieu.
- Anachoresis · ἀναχώρησις (anachôrêsis) — Stoïcisme · grec L'anachôrêsis est la retraite — mais chez Marc Aurèle, une retraite sans lieu : le repli de l'âme en elle-même, où qu'on se trouve. Au lieu de fuir la cour, la cité ou la foule, on se retire dans le domaine intérieur que nul ne peut atteindre. Cette retraite est disponible à tout instant et n'exige aucun déplacement.
- Apatheia · ἀπάθεια (apatheia) — Stoïcisme · grec L'apatheia stoïcienne n'est pas l'absence de sentir mais l'absence de trouble : l'état de l'âme qui n'est plus secouée par les passions parce qu'elle a corrigé les jugements d'où elles naissent. Le sage perçoit encore les choses, mais aucun objet ne lui arrache un assentiment qu'il n'a pas voulu. Ce n'est pas une nature froide, c'est une victoire de la raison sur le tumulte.
- Appamāda · appamāda (sanskrit apramāda) — Bouddhisme · pali Vigilance ou non-négligence. Qualité fondamentale de l'esprit dans l'enseignement du Bouddha : ne pas se laisser aller, garder l'attention présente. Selon la tradition, ce fut le dernier mot du Bouddha avant sa mort.
- Ataraxia · ἀταραξία (ataraxia) — Stoïcisme · grec L'ataraxie n'est pas un calme qu'on installe, mais un trouble qu'on retire. Pour le stoïcien, l'âme n'est jamais agitée par les choses elles-mêmes — seulement par les opinions qu'elle porte sur elles. Ôte le jugement faux, et l'agitation tombe d'elle-même : il ne reste rien à apaiser. La tranquillité est donc l'état par défaut d'une raison qui a cessé de juger mal, non une conquête ajoutée à la nature.
- Ātman · आत्मन् (ātman) — Vedānta · sanskrit Dans le Védānta, l'Ātman est le Soi pur — non le moi psychologique fait d'habitudes, d'opinions et de mémoires, mais le sujet absolu qui les observe sans s'y dissoudre. Le principe fondamental de l'Advaïta (non-dualisme) : Ātman = [Brahman](/lexique/brahman/). Ce qui en chacun de nous est identique à la Réalité totale n'est ni une étincelle ni un fragment — c'est la même lumière, sans division.
- Attention · προσοχή (prosochè) / sati / νῆψις (nēpsis) — Transversal · français Chez Simone Weil, l'attention n'est pas un effort de concentration mais son contraire : la suspension de la pensée, qui se rend disponible, vide, prête à recevoir l'objet. On ne cherche pas, on attend ; on ne saisit pas, on accueille. À son plus haut degré — « absolument sans mélange » — elle devient prière. Un même mot recouvre pourtant des gestes opposés selon les traditions : tension vigilante du stoïcien, présence nue du bouddhiste, accueil du vide chez Weil.
B
- Béatitude · beatitudo — Philosophie occidentale · latin Chez Spinoza, la béatitude n'est pas une récompense promise après la mort ni la conséquence d'une vie vertueuse : elle est la vertu elle-même, identifiée à l'amour intellectuel de Dieu. C'est l'état de l'âme qui connaît les choses par le troisième genre de connaissance — connaissance intuitive — et qui, dans cet acte, est pleinement active, libre, puissante. La béatitude ne couronne pas l'effort ; elle en est l'étoffe.
- Brahman · ब्रह्मन् (brahman) — Vedānta · sanskrit Dans le Védānta, Brahman désigne la Réalité omniprésente, absolue et infinie, fondement de tout ce qui existe. Ni simple concept ni personnalité divine parmi d'autres : c'est l'Existence en soi, la Conscience de soi, la Béatitude (Satchidānanda), qui soutient le cosmos sans s'y réduire. Brahman est simultanément le transcendant incommunicable et l'immanent qui habite chaque forme — l'Un dont rien n'est exclu.
- Bu-zheng · 不爭 (bù zhēng) — Taoïsme · chinois La non-contention : ne pas lutter, ne pas entrer en rivalité pour une place. Ce n'est pas la résignation ni le retrait, mais une manière d'agir qui profite sans s'opposer. Au chapitre VIII du Tao Te King, l'eau en est la figure : elle fait du bien à tous les êtres et « ne lutte point », occupant le bas que la foule dédaigne. Parce qu'il ne dispute rien à personne, le sage n'attire aucun blâme.
C
- Complexité — Philosophie occidentale · français Chez Edgar Morin, la complexité n'est pas la complication (un grand nombre de pièces à dénombrer), mais le caractère de ce qui est tissé ensemble — le mot latin complexus signifie littéralement « ce qui est tissé ». Un phénomène complexe ne se laisse pas réduire à ses parties : le tout et les parties s'y produisent mutuellement. Penser la complexité, c'est refuser la pensée qui découpe, isole et simplifie.
- Contentement de soi (acquiescentia in se ipso) · acquiescentia in se ipso — Philosophie occidentale · latin Chez Spinoza, le contentement de soi est une joie née de la considération que l'homme fait de lui-même et de sa puissance d'agir. Ce n'est pas un sentiment vague de satisfaction : c'est un affect actif, produit par la raison seule, qui surgit chaque fois que l'âme se connaît adéquatement — c'est-à-dire voit clairement ce qui suit de sa propre puissance. Ce contentement-là est le plus grand possible, et il est stable.
- Corps sans organes — Philosophie occidentale · français Le corps sans organes (CsO) n'est pas un corps détruit ni un corps idéal : c'est le plan d'immanence du désir, la surface sur laquelle circulent des intensités libres, antérieures à toute organisation en organes et en fonctions. Il s'oppose à l'organisme — c'est-à-dire à ce que la vie se donne comme limite et clôture — non pour le détruire mais pour défaire l'organisation qui en bloque les passages. C'est une pratique, non une notion : on ne l'atteint pas, on ne cesse d'y accéder.
D
- De · 德 (dé) — Taoïsme · chinois Le de n'est pas la vertu morale au sens d'un mérite ou d'une conformité à une loi. C'est la puissance-efficience propre d'un être : ce que le Tao dépose en lui et qui le fait croître selon ce qu'il est. Le Tao produit, le de nourrit. Vertu au sens ancien de force qui rend capable — la sève qui fait qu'une chose advient pleinement à elle-même.
- Décréation — Mystique chrétienne · français Mot forgé par Simone Weil pour désigner le consentement à n'être plus le centre — « faire passer du créé dans l'incréé ». Non pas se détruire (ce qui ferait passer le créé dans le néant), mais défaire en soi le moi qui occupe toute la place, pour laisser entrer ce qu'elle nomme la grâce.
- Déterritorialisation — Philosophie occidentale · français La déterritorialisation est le mouvement par lequel un agencement quitte son territoire — quitte ce qui le stabilisait, le définissait, lui donnait son « chez-soi ». Ce mouvement est inséparable de son corrélat : la reterritorialisation, qui recouvre la ligne de fuite sur une nouvelle terre, réelle ou imaginaire. La déterritorialisation n'est donc pas une simple perte : elle est le moteur même du changement, tantôt barré et retourné en reterritorialisation, tantôt poussé à l'absolu.
- Devenir-animal — Philosophie occidentale · français Le devenir-animal n'est pas l'imitation d'un animal ni l'identification à lui : c'est entrer dans une zone de voisinage avec des particules, des vitesses, des affects qui sont ceux de l'animal sans qu'on le devienne réellement. C'est un processus moléculaire, une alliance plutôt qu'une filiation, une contagion plutôt qu'une ressemblance — un bloc de devenir dans lequel deux termes se transforment l'un l'autre sans que ni l'un ni l'autre ne reste ce qu'il était.
- Dharma · धर्म (dharma) — Vedānta · sanskrit Le dharma est l'ordre qui tient les choses : la loi cosmique, mais aussi le devoir propre à chaque être selon sa place et sa nature. Burnouf le rend par « loi » ou « devoir ». Sa forme la plus exigeante est le svadharma, « sa propre loi » — la tâche ajustée à ce que l'on est, fût-elle modeste. Mieux vaut l'accomplir imparfaitement que d'exceller dans celle d'un autre.
E
F
G
- Grammaire de l'animéité — Potawatomi · français Formule par laquelle la traductrice de Robin Wall Kimmerer rend l'anglais « grammar of animacy ». Dans le potawatomi — langue anishinaabe de l'enfance perdue de l'autrice —, la langue elle-même partage les êtres entre animés et inanimés, et range parmi les animés bien plus que les humains : les plantes, les rochers, l'eau, les montagnes. Ce n'est pas le locuteur qui choisit de traiter l'arbre en sujet ; c'est la structure de la langue qui l'y oblige. Là où l'anglais — et le français — ne disposent que de « ça » pour le non-humain, le potawatomi conjugue le vivant comme une personne.
- Guṇa · गुण (guṇa) — Vedānta · sanskrit Les trois guṇa sont les modes constitutifs de la nature (prakṛti) : sattva (clarté, équilibre), rajas (passion, mouvement) et tamas (inertie, obscurité). Burnouf les rend par « Vérité, instinct, obscurité ». Tout ce qui existe dans le monde manifesté résulte de leur mélange et de leur prédominance changeante. Ce ne sont pas des vertus à acquérir mais des forces impersonnelles qui tissent la matière — y compris l'âme tant qu'elle s'y croit attachée.
H
J
K
- Kama · kāma — Vedānta · sanskrit Le désir, l'appétit, la convoitise. Quand Arjuna demande ce qui pousse l'homme au mal « comme par une force étrangère », Krishna répond : c'est le kāma. Dans la Bhagavad-Gîtâ, le désir n'est pas un manque neutre à combler mais une puissance dévorante, ennemie de la connaissance, qui obscurcit le jugement et enchaîne l'âme à ses objets.
- Kamuy · kamuy (variante romanisée kamui) — ainu · ainu Mot ainu (Hokkaidō, Sakhaline, Kouriles) souvent rendu par « dieu » ou « esprit », mais qui désigne surtout une personne non humaine : le hibou, l'ours, le feu du foyer, l'eau courante, jusqu'à l'embarcation de bois. Dans les yukar — les chants transcrits dès 1922 par Chiri Yukie, première Ainu à fixer la littérature orale de son peuple —, un kamuy parle à la première personne et porte son propre refrain. L'aîné Shigeru Kayano le formule simplement : un dieu habite chaque élément de la grande terre, et ces dieux ressemblent aux humains, parlent, ont leur propre pays. Kamuy ne nomme donc pas « la Nature » comme un fond impersonnel, mais un hôte que l'on accueille, à qui l'on rend des égards et que l'on peut offenser.
- Karma · karma (karman) — Vedānta · sanskrit L'acte, et par extension la conséquence de l'acte. Dans la Bhagavad-Gîtâ, le karma n'est pas d'abord la loi morale de rétribution qu'en a fait l'Occident, mais le principe même de l'activité : tout, dans le cosmos, se tient par l'Acte. Nul ne peut s'en abstenir ; la question n'est donc pas d'agir ou non, mais de la manière d'agir.
- Karma-yoga · karma-yoga — Vedānta · sanskrit La voie de l'action — l'une des trois grandes voies de la Bhagavad-Gîtâ avec la connaissance et la dévotion. Krishna l'oppose à la « Science selon la Raison » (le Sânkhya) : non pas renoncer aux œuvres, mais les accomplir en se déliant de leur fruit. Agir sans s'enchaîner par l'action, telle est l'Union (yoga) que la Gîtâ enseigne au guerrier qui voudrait fuir le combat.
- Kené · kené (sing.) / kenebo (plur.) — Shipibo · shipibo Mot shipibo-konibo que l'anthropologue Luisa Elvira Belaunde traduit par « diseño » (motif, dessin). Le kené désigne les tracés géométriques que les femmes shipibo-konibo posent sur la peau, la céramique, le tissu, le bois. Mais le motif visible n'est que la part matérielle d'une même chose : le kené est aussi reçu en vision sous l'effet de plantes rituelles (rao), chanté en suivant du doigt ses chemins, et tenu pour curatif. Dessin, vision, chant et soin ne sont pas quatre usages d'un ornement — ce sont les états d'une seule réalité, l'énergie des plantes rendue sensible.
L
- La récolte honorable · the Honorable Harvest — Potawatomi · anglais Code non écrit du prélèvement que Robin Wall Kimmerer, botaniste et membre de la nation potawatomi, recueille dans les pratiques de cueillette et de chasse autochtones. Il ne règle pas la quantité que l'on peut prendre mais la manière de le prendre : demander la permission, n'emporter que ce qui est donné, ne jamais épuiser, remercier, rendre un présent en retour. Prélever pour vivre y devient un échange entre personnes — humaines et non humaines — et non l'exploitation d'une ressource.
- Ligne de fuite — Philosophie occidentale · français Chez Deleuze et Guattari, la ligne de fuite est ce qui échappe à un agencement et le fait varier : le mouvement par lequel un ensemble cesse de se reproduire à l'identique et se met à changer de nature. Elle ne sépare pas, elle déterritorialise — elle ouvre un dehors. Loin d'être l'accident ou la marge d'une structure, elle en est l'élément premier : un champ social, un corps, une langue se définissent d'abord par ce qui fuit en eux.
- Logismoi · λογισμοί (logismoi) — Mystique chrétienne · grec Les pensées-tentations dans la spiritualité des Pères du désert. Non pas les pensées ordinaires, mais ces mouvements de l'esprit qui se présentent du dehors comme suggérés, et qui, si on les retient, conduisent au péché. Évagre le Pontique en a dressé la liste des huit principales. Le moine ne les choisit pas ; son combat consiste à ne pas y consentir.
M
- Māyā · माया (māyā) — Vedānta · sanskrit Dans le Védānta, māyā désigne le pouvoir cosmique par lequel la Réalité unique se manifeste en multiplicité. Le terme recouvre deux opérations distinctes : un pouvoir créateur (la force qui projette l'univers) et un pouvoir occultant (le voile qui fait prendre la manifestation pour la totalité du réel). Ces deux opérations sont inséparables — la même puissance qui crée cache ce qu'elle a créé.
- Meletē thanatou · μελέτη θανάτου (meletē thanatou) — Stoïcisme · grec L'exercice de la mort : non pas y penser une fois, mais s'y entraîner comme à un geste qu'on répète. Le sage tient sa propre fin pour familière afin de vivre droit dès aujourd'hui, libéré de la peur qui rend esclave. C'est une discipline de la vie présente, pas une fascination pour le néant.
N
O
- Occupatio · occupatio — Stoïcisme · latin L'occupatio est l'affairement : l'état de l'homme accaparé par ses occupations (negotium), qui se disperse en tâches au point de ne plus s'appartenir. Pour Sénèque, ce n'est pas l'activité elle-même qui est en cause, mais la perte du temps qu'elle entraîne par négligence — la plus honteuse des pertes, puisque c'est nous qui l'infligeons. L'affairé a une vie pleine d'agitation et vide d'usage.
- Ovoo · ovoo (mongol oboo) — touva · touva Mot touva (Asie intérieure ; forme partagée avec le mongol oboo) que l'écrivain et chamane touva Galsan Tschinag emploie dans son œuvre romanesque : le cairn de pierres sacrées dressé au sommet d'un col, près d'une source ou d'un passage, pour les esprits du lieu. On y descend de cheval, on ajoute une pierre, on noue un ruban, on dépose une offrande — un salut rendu, en passant, au maître d'un endroit. L'ovoo ne marque pas un point de vue : il signale qu'un lieu a un habitant invisible à qui l'on doit des égards, et que l'on peut offenser.
P
- Perfection · perfectio (latin scolastique) — Philosophie occidentale · français Spinoza vide le mot de tout jugement moral : « par réalité et par perfection j'entends la même chose ». Être plus parfait, ce n'est pas se conformer à un modèle, c'est avoir plus de réalité, plus d'être, plus de puissance. La perfection n'est pas une norme à atteindre, c'est un degré d'existence.
- Proairesis · προαίρεσις (proairesis) — Stoïcisme · grec Chez Épictète, la proairesis est la faculté de choisir : le pouvoir d'accorder ou de refuser son assentiment, de juger, de vouloir. C'est l'unique chose qu'il tient pour pleinement « à nous » (eph' hēmin), parce que rien d'extérieur — ni le maître, ni la torture, ni les dieux — ne peut l'y contraindre. Le corps, les biens, la réputation n'en dépendent pas ; la proairesis, oui. Toute la liberté stoïcienne se loge dans cette faculté, et nulle part ailleurs.
- Prosoche · προσοχή (prosochè) — Stoïcisme · grec La prosochè est l'attention vigilante que le stoïcien porte à lui-même à chaque instant : la surveillance continue de ses jugements, de ses désirs et de ses actes, à mesure qu'ils se forment. Ce n'est pas une concentration passagère mais une tension morale soutenue, l'exercice fondamental dont dépendent tous les autres. Sans elle, les principes restent lettre morte.
- Pu · 樸 (pǔ) — Taoïsme · chinois Le pu est le bloc de bois brut, non encore taillé : l'image de la simplicité originelle, de l'intégrité d'avant la division. Tant qu'il n'est pas façonné en ustensile, le bois garde toutes ses possibilités ; dès qu'on le découpe, il devient tel objet et perd le reste. Le pu nomme cet état entier, non spécialisé, auquel le sage revient. Julien le rend par « le bois non-travaillé », « la simplicité » ou « la pureté parfaite du Tao ».
- Puhpowee · anishinaabemowin / bodwewadmin — Potawatomi · potawatomi Mot potawatomi (langue anishinaabe) que la botaniste Robin Wall Kimmerer reçoit de l'ethnobotaniste Keewaydinoquay : la force par laquelle les champignons sortent de terre au cours de la nuit. Il nomme une énergie vitale invisible, qui anime le vivant, et pour laquelle les langues scientifiques — « langages d'objets » — n'ont pas d'équivalent.
- Puissance d'agir · conatus / potentia agendi (latin) — Philosophie occidentale · français Le conatus est l'effort par lequel chaque chose persévère dans son être. Chez Spinoza, cet effort n'est rien d'autre que l'essence actuelle de la chose : exister, c'est s'efforcer de durer. Quand l'effort est conscient, on l'appelle désir ; quand il augmente, joie ; quand il diminue, tristesse. Toute l'éthique tient à ce ressort.
R
- Reliance — Philosophie occidentale · français Néologisme repris par Edgar Morin (au sociologue Marcel Bolle de Bal) pour nommer l'acte de relier ce que la pensée disjonctive sépare : les connaissances entre elles, les parties au tout, le local au global. La reliance n'est pas une donnée mais un effort — le travail par lequel l'esprit recoud ce que la spécialisation a découpé. Elle est le versant actif de la pensée de la complexité.
- Rhizome — Philosophie occidentale · français Chez Deleuze et Guattari, le rhizome est un modèle de pensée et d'organisation opposé à l'arbre. Là où l'arbre hiérarchise à partir d'une racine et d'un tronc, le rhizome procède par connexions latérales : n'importe quel point peut être relié à n'importe quel autre. Il n'a ni commencement ni fin, ni centre qui commanderait ses ramifications ; coupé en un endroit, il repart ailleurs. C'est une multiplicité qui croît par le milieu, sans se laisser ramener à une unité ni à une origine.
- Ritournelle — Philosophie occidentale · français Chez Deleuze et Guattari, la ritournelle est le petit motif répété — une chanson, un refrain, un marquage — par lequel un être trace un territoire dans le chaos. Elle n'est pas un ornement musical mais une opération : elle fixe d'abord un point de calme au sein du désordre, organise ensuite un cercle d'habitat, puis ménage une ouverture vers le dehors. Motif territorialisant, elle est en même temps le seuil par où l'on peut sortir du territoire — territoire et ligne de fuite à la fois, là où la simple répétition mécanique ne fait que clôturer.
S
T
- Taṇhā · taṇhā (sct. tṛṣṇā) — Bouddhisme · pali La soif, l'avidité qui agrippe et reconduit le mal-être (dukkha) : non pas tel objet désiré, mais la dynamique même de l'agrippement, qui renaît tant que sa racine n'est pas extirpée. Fernand Hû la rend par « la convoitise », et la décrit comme une plante dont la racine, restée intacte, fait toujours repousser la douleur. À distinguer du simple vouloir : toute volition n'est pas taṇhā, seule la saisie compulsive l'est.
- Tao · 道 (dào) — Taoïsme · chinois Le tao, c'est « la Voie » — non pas un dieu, ni un principe qu'on pourrait nommer, mais le cours sans nom d'où procèdent le ciel, la terre et les dix mille êtres. Dès qu'on le nomme, on le manque : le premier chapitre du Tao Te King s'ouvre sur cet avertissement. On ne définit pas le tao, on s'y accorde.
- Tristesse · tristitia (latin scolastique) — Philosophie occidentale · français Chez Spinoza, la tristesse n'est pas une humeur mais un passage : la diminution de la puissance d'agir, le franchissement d'un seuil vers une moindre perfection. Elle est l'exacte symétrique de la joie. Toute passion triste nous rend moins capables d'agir et de comprendre.
V
W
- Wu · 無 (wú) — Taoïsme · chinois Le wu n'est pas le néant privatif de la métaphysique occidentale, ce qui manque ou ce qui annule. C'est le vide fécond, l'absence d'où procèdent l'usage et l'être : le creux du moyeu qui fait tourner la roue, la cavité du vase qui le rend capable de contenir. Là où l'être (you 有) donne la chose, le wu donne sa fonction. Un vide plein de virtualité, condition de tout ce qui sert et de tout ce qui advient.
- Wu-wei · 無爲 (wú wéi) — Taoïsme · chinois Souvent traduit par « non-agir », le wu-wei n'est pas une passivité ni une abstention. C'est l'agir qui ne force pas, qui s'accorde au cours des choses (tao) et n'introduit pas de friction inutile. L'action sans agent crispé, sans projet imposé au réel.
Y
Z
- Ziran · 自然 (zìrán) — Taoïsme · chinois Littéralement « de-soi-même-ainsi » : ce qui est tel par soi, sans qu'aucun agent l'y force. Le ziran n'est pas « la nature » comme décor ou réserve de ressources ; c'est la manière d'être du réel laissé à son propre cours. Julien le rend par « sa nature » au terme de la grande remontée du chapitre 25 : même le Tao n'imite rien au-dessus de lui — il est de-soi-même-ainsi.
- Zuowang · 坐忘 (zuòwàng) — Taoïsme · chinois Le zuowang, littéralement « s'asseoir et oublier », est la pratique taoïste par laquelle on dépose successivement le corps, les sens, le savoir et finalement le moi, jusqu'à s'unir à ce qui pénètre tout. Ce n'est pas une vacance de l'esprit mais une désappropriation graduelle : on n'ajoute rien, on laisse tomber. L'oubli y est l'opération centrale, non un défaut de mémoire.
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