Lexique
Les mots de chaque tradition, sourcés à leur langue. Pour retrouver, derrière les traductions modernes, l'opération précise que le terme désigne.
A
- a sea of islands · une mer d'îles — tonga · anglais Manière de voir l'Océanie proposée par le penseur tongien Epeli Hauʻofa (Our Sea of Islands, 1993) — en anglais, sa langue d'écriture, et non un mot d'une langue océanienne. Elle s'oppose terme à terme aux « îles dans une mer lointaine » (islands in a far sea), le regard continental et colonial qui voit dans le Pacifique de minuscules surfaces de terre éparpillées dans un océan-vide, et qui en souligne la petitesse, l'éloignement, l'isolement. La mer d'îles renverse l'accent : l'océan n'est pas l'intervalle qui sépare, mais le milieu qui relie ; on ne mesure plus les îles à l'étendue de leurs terres mais à la totalité de leurs relations — routes de navigation, parenté, échanges tissés sur des millénaires. Pour les peuples de la mer, l'océan est le foyer, non l'abîme. Chez Hauʻofa, le retournement est une arme : contre le discours qui condamnait les États du Pacifique à la dépendance, rendre à un monde son ampleur.
- Accélération sociale — Philosophie occidentale · français Chez Hartmut Rosa, l'accélération sociale n'est pas le sentiment individuel de courir après le temps, mais la logique structurelle des sociétés modernes. Une société moderne ne tient debout qu'en augmentant sans cesse : elle a besoin de croissance économique, d'accélération technique et d'innovation culturelle constantes pour seulement maintenir son équilibre. Ces trois moteurs s'entretiennent en boucle et finissent par dicter le rythme de la vie, jusqu'à couper le sujet de toute relation vivante au monde.
- Acédie · ἀκηδία (akèdia) — Mystique chrétienne · français Torpeur et dégoût spirituel qui saisit le moine au milieu du jour, que la tradition monastique nomme « le démon de midi » d'après le psaume 90/91. Évagre le Pontique la range parmi les huit pensées mauvaises et la décrit comme la plus lourde : ni la sensualité ni la vaine gloire, mais un écœurement de l'heure présente et du lieu où l'on est. Le mot grec akèdia signifie littéralement « absence de soin », l'incapacité à se soucier de ce qui devrait importer. Son signe le plus sûr n'est pas le repos mais l'instabilité : le dégoût de la cellule pousse à en sortir.
- Active Hope — Philosophie occidentale · anglais Chez Joanna Macy et Chris Johnstone, l'espérance cesse d'être un pronostic — « ça finira par s'arranger » — pour devenir une pratique. On ne l'a pas, on la fait, comme on jardine ou comme on s'exerce au taï-chi. Trois gestes la composent : regarder le réel en face, nommer la direction qu'on veut voir advenir, faire un pas vers elle. Elle n'exige pas l'optimisme : on peut la pratiquer là même où l'on se sent sans espoir, parce que ce qui la guide n'est pas l'estimation des chances mais l'intention. Espérer devient un verbe.
- adiar o fim do mundo · différer la fin du monde — Krenak · portugais Expression du penseur krenak Ailton Krenak (A vida não é útil, 2020 ; titre de son livre Ideias para adiar o fim do mundo, 2019) : non pas retarder par la technique une catastrophe à venir, mais tenir ouverte la possibilité d'imaginer un autre monde. Krenak la retourne d'emblée : la fin n'est pas devant nous, elle a déjà eu lieu — pour les peuples des Amériques, le monde a déjà fini une fois, avec la conquête. « Différer la fin du monde » ne signifie donc pas prolonger l'ordre présent, qu'il refuse, mais empêcher la fin de la capacité à rêver un monde autre. Ce qui en tient lieu, chez les Krenak, c'est le rêve pratiqué comme institution.
- Advaita · अद्वैत (advaita) — Vedānta · sanskrit La non-dualité : littéralement « non-deux ». Au terme de la recherche, l'âme individuelle (ātman) et l'absolu (brahman) ne sont pas deux réalités séparées mais une seule, sous la multiplicité apparente. Le mot procède par négation : il ne dit pas « un », il refuse le « deux ». La diversité du monde est réelle comme manifestation, non comme cloison entre des substances séparées.
- Aeternitas · aeternitas — Philosophie occidentale · latin La définition classique de l'éternité, forgée par Boèce au livre V : la possession entière et simultanée d'une vie sans succession, sans commencement, milieu ni fin. Elle s'oppose à la durée temporelle, qui ne se possède jamais tout entière — le lendemain manque encore quand la veille est déjà perdue. L'éternité n'est pas un temps très long : c'est un mode d'être où tout est tenu d'un seul coup. À distinguer de la [distentio animi](/lexique/distentio-animi/) d'Augustin, le temps vécu comme étirement et dissipation de l'âme ; et d'une simple durée infinie, car une succession sans fin reste une succession, non une possession simultanée.
- Afrotopia — Philosophie occidentale · français Chez Felwine Sarr, l'Afrotopia n'est pas un lieu mais une utopie active : non la rêverie d'un paradis africain à venir, mais le travail de repérer, dans le réel présent du continent, les germes d'un avenir possible et de les féconder. Elle refuse le récit du « rattrapage » — l'idée que l'Afrique aurait à courir derrière le modèle économique et social de l'Occident pour combler un retard. Sarr y oppose une Afrique qui puise dans ses propres ressources mythologiques, culturelles et spirituelles pour inventer sa trajectoire. Ni nostalgie d'un passé précolonial, ni mimétisme du développement : un acte de foi en des possibles à faire advenir par la pensée et l'action.
- Agencement — Philosophie occidentale · français Un agencement est un ensemble hétérogène qui fait fonctionner ensemble des éléments de natures différentes — corps, énoncés, affects, outils. Il se déploie selon deux axes : d'un côté le contenu et l'expression, réellement distincts mais en présupposition réciproque ; de l'autre la territorialité qui le stabilise et les lignes de déterritorialisation qui le traversent et l'emportent vers autre chose. Ce qui le constitue n'est pas une structure fixe mais un mouvement double, toujours en cours.
- Ahiṃsā · a-hiṃsā (pali identique) — Bouddhisme · sanskrit La non-nuisance : s'abstenir de blesser et de tuer tout ce qui vit. Le mot joint le privatif a- à hiṃsā, « le fait de nuire ». Dans le Dhammapada, cette abstention ne descend pas d'une loi reçue : elle remonte de la reconnaissance que tout être tremble devant la violence et chérit sa vie, comme moi. Une retenue active fondée sur la peur partagée, non une simple passivité.
- ahupuaʻa · prononc. « a-hou-pou-A-a » (ʻokina = coup de glotte) — kanaka-oiwi · hawaïen Mot hawaiien (ʻōlelo Hawaiʻi) : la grande division de terre de l'ancien Hawaiʻi, qui descend de la montagne à la mer et se prolonge dans l'océan. George Kanahele en donne l'étymologie : le nom vient d'un cairn de pierres (ahu) posé à la limite, surmonté d'une image de cochon (puaʻa). L'ahupuaʻa n'est pas un simple découpage administratif : c'est l'unité qui garantit, au sein d'un même territoire continu, l'accès à toutes les ressources — celles des hauteurs, celles du littoral et celles de la mer — sans que le rivage n'y fasse jamais une frontière.
- Ainu Mosir · Ainu Mosir (mosir : terre, monde, pays) — ainu · ainu Nom que les Ainu donnent à leur propre terre — Hokkaidō, les Kouriles, Sakhaline —, avant que l'État japonais ne la rebaptise « Hokkaidō » et n'en fasse une province à coloniser. Shigeru Kayano, aîné de Nibutani et premier Ainu élu à la Diète japonaise (1994), le glose lui-même dans son mémoire : Ainu Mosir signifie « une terre paisible pour les humains ». Le mot mosir (terre, monde, pays) n'est pas propre aux humains : il nomme aussi, dans les chants divins (yukar), le kamuy mosir, la « terre des dieux » où résident les kamuy. Deux mondes voisins, un seul mot pour les nommer tous deux — trace linguistique d'une cosmologie où les dieux ne sont pas au-dessus des humains, mais à côté.
- Ajutap · awajún (tronc jívaro) ; Alto Marañón, Amazonie péruvienne — awajun · awajun Chez les Awajún du río Marañón, l'<em>ajutap</em> est un être-ancêtre qui donne le pouvoir de vivre. Il n'a pas de forme fixe : il se présente comme tigre de terre (<em>ikamñawa</em>), aigle, boa ou tête flottante (<em>bukea</em>), toujours dans un vent violent, et parle « comme un humain ». Ce qu'il délivre est un <em>discurso</em>, un discours qui annonce à celui qui le reçoit comment sera sa vie. On ne l'obtient qu'au terme d'un long jeûne rituel — <em>toé</em>, tabac et ayahuasca pris près d'une cascade — car c'est là que les <em>ajutap</em> viennent boire. L'<em>ajutap</em> n'est ni un dieu qu'on prie ni une âme de défunt : c'est une puissance ancestrale qui parle et fait vivre longtemps celui qui sait la recevoir.
- Akinananti · akinananti — Shipibo · shipibo Mot shipibo-konibo que l'artiste Chonon Bensho et son mari Pedro Favaron glosent par : le travail fait ensemble, avec amour et joie, qui ne poursuit pas de fins égoïstes mais cherche le bien de tous. Ce n'est pas une méthode pour produire mieux à plusieurs : l'amour et la joie (l'affect) et le bien commun (la fin) ne sont pas ajoutés à la tâche, ils la constituent. Le mot suppose un monde fait de sujets en relation — « nul n'est dans la solitude » — et non un stock d'objets inertes à prélever.
- Akrasia · ἀκρασία (akrasia) — Philosophie occidentale · grec L'incontinence, le manque d'empire sur soi : l'état de celui qui connaît le bien et fait pourtant le mal, sa résolution emportée par la passion. L'incontinent n'a pas de pensée arrêtée en faveur de sa faute ; il lutte encore contre lui-même, puis cède. Aristote en fait le problème central du Livre VII : comment peut-on agir contre ce qu'on sait être bon ? À distinguer du dérèglement (le débauché), qui choisit délibérément le mal par conviction et n'éprouve aucun combat, et du vice tout court, qui corrompt jusqu'au jugement.
- Aktēmosynè · ἀκτημοσύνη (aktēmosynē) — Mystique chrétienne · grec L'aktēmosynè est la non-possession volontaire — non la pauvreté qu'on subit, mais le dénuement qu'on élit comme discipline. Première des ascèses du désert : ne rien tenir en propre, afin que rien ne vous tienne. Le moine s'en sert pour alléger le cœur et le tourner sans entrave vers Dieu.
- aliento del Sol vivo · le souffle du Soleil vivant — ashaninka · espagnol Formulation du spécialiste asháninka Eusebio Laos — en espagnol, la langue dans laquelle il a confié sa cosmovision, et non un mot de la langue asháninka. Elle nomme l'eau non comme une substance ni une ressource, mais comme le <em>souffle</em> (aliento) d'un Soleil vivant : ce souffle, le Soleil l'a fait tourner autour de la terre pour que vivent oiseaux, bêtes et gens, et l'air en est l'esprit (« l'esprit de l'eau est l'air »). Respirer et transpirer — plantes, animaux, humains — c'est donc partager un même souffle-eau que le Soleil a placé tout autour du monde. L'eau n'est pas un élément parmi d'autres : c'est l'haleine d'un astre tenu pour une personne, prêtée à tout ce qui vit.
- aloha ʻāina · prononc. « a-LO-ha AÏ-na » (ʻokina = coup de glotte) — kanaka-oiwi · hawaïen Expression hawaiienne (ʻōlelo Hawaiʻi) : l'amour de la terre. Mais le mot qu'elle aime, ʻāina, ne veut pas dire « sol » ni « territoire » : il vient de ʻai, la nourriture et l'acte de manger, et se laisse traduire, selon George Kanahele, par « ce qui nourrit ». Aimer la ʻāina, ce n'est donc pas s'attacher à un décor ni revendiquer une propriété : c'est tenir à ce qui vous nourrit, et que les Hawaiiens tiennent pour un aïeul vivant — la terre née de l'union de Papa (la Terre-mère) et de Wākea (le Ciel-père), dont on descend. L'amour a ici pour revers un devoir de soin, mālama, « prendre soin avec amour ». Aloha ʻāina peut se dire « patriotisme », note Kanahele — mais un patriotisme dont l'objet n'est pas un drapeau : c'est la terre-qui-nourrit elle-même, un parent qu'on ne profane pas.
- Aluna · aluna jaba (kággaba) — Kogi · espagnol Chez les Kággaba (Kogi) de la Sierra Nevada de Santa Marta, *aluna* nomme la dimension spirituelle du monde — souvent rendue par « la pensée-mère » — où chaque élément de la nature possède son propre maître spirituel, son père et sa mère, et avec lesquels il faut maintenir la communication. Ce n'est pas un arrière-monde séparé : c'est l'envers où s'origine et s'ordonne ce qui apparaît. Le mot affleure dans la parole publique de l'Organisation Gonawindúa Tayrona sous la forme « aluna jaba », la Mère en aluna, celle qui a laissé l'histoire de chaque chose et de ses liens. On s'en tient ici à ce que les Kággaba ont eux-mêmes rendu public : le savoir fermé des mamos n'est pas exhumé.
- Amicitia · amicitia — Philosophie occidentale · latin Pour Cicéron, l'amicitia n'est pas un commerce de services mais le parfait accord de deux âmes uni à une affection mutuelle, et son seul fondement est la vertu : sans elle, point d'amitié véritable. Elle ne naît pas de notre faiblesse — elle ne comble pas un manque — mais d'un penchant de la nature qui reconnaît la probité chez l'autre. D'où sa formule : l'ami est « un autre soi-même », et l'amitié vraie, parce que la nature ne change pas, est éternelle.
- Amor Dei intellectualis — Philosophie occidentale · latin L'« amour intellectuel de Dieu » est le sommet de l'Éthique de Spinoza. Il naît du troisième genre de connaissance — l'intuition qui saisit les choses singulières « sous l'espèce de l'éternité » — comme une joie qu'accompagne l'idée de Dieu pris pour cause. Non l'amour d'un Dieu imaginé présent, mais celui qui suit de concevoir que Dieu est éternel. Éternel lui-même, il est la part par laquelle l'esprit humain participe à l'amour infini dont Dieu s'aime soi-même.
- Amor fati — Philosophie occidentale · latin « Amour du destin ». Chez Nietzsche lu par Deleuze, l'amor fati n'est pas la soumission à un sort qu'on subit, mais l'affirmation du nécessaire comme on affirme un coup de dés : on lance le hasard d'un seul geste, et l'on aime la combinaison qui retombe parce qu'elle est nécessaire. Le hasard lancé et la nécessité du résultat ne s'opposent pas — ils forment le couple dionysiaque hasard-destin. Aimer le fatal, c'est vouloir le réel jusque dans ce qui n'a pas été choisi.
- Amour de soi — Philosophie occidentale · français Chez Rousseau, l'amour de soi est un sentiment naturel, antérieur à toute société, qui porte tout animal à veiller à sa propre conservation. Il n'est ni bon ni mauvais en lui-même : dirigé dans l'homme par la raison et tempéré par la pitié, il produit l'humanité et la vertu. Il appartient à l'état de nature, où chacun ne prend souci que de son propre bien-être sans se mesurer à autrui. C'est la racine saine de la conservation de soi, à ne pas confondre avec l'amour-propre, son double dénaturé par la vie sociale.
- Amour-propre — Philosophie occidentale · français Chez Rousseau, l'amour-propre est un sentiment relatif, factice et né dans la société, qui porte chaque individu à faire plus cas de soi que de tout autre. Il naît de la comparaison : dès que les hommes vivent ensemble, chacun se mesure, veut être remarqué, préféré, estimé, et tire son propre prix du regard d'autrui. Absent de l'état de nature, il est la charnière du Discours : c'est de ce basculement de l'amour de soi vers l'amour-propre que sort l'inégalité morale, avec le cortège des maux que les hommes se font mutuellement.
- Anachoresis · ἀναχώρησις (anachôrêsis) — Stoïcisme · grec L'anachôrêsis est la retraite — mais chez Marc Aurèle, une retraite sans lieu : le repli de l'âme en elle-même, où qu'on se trouve. Au lieu de fuir la cour, la cité ou la foule, on se retire dans le domaine intérieur que nul ne peut atteindre. Cette retraite est disponible à tout instant et n'exige aucun déplacement.
- Analogisme — Philosophie occidentale · français Chez Philippe Descola, l'analogisme est l'une des quatre manières d'identifier les existants — celle qui suppose entre humains et non-humains des intériorités différentes ET des physicalités différentes. Le monde y est d'abord éclaté en une myriade de singularités séparées par de faibles écarts ; cette fragmentation généralisée est ensuite recousue par un réseau dense de correspondances et d'analogies, les résonances entre microcosme et macrocosme. C'est l'ontologie de la divination chinoise, de l'astrologie, de la théorie des signatures : un univers où tout fait écho à tout.
- Ānanda · आनन्द (ānanda) — Vedānta · sanskrit Dans le Védānta, ānanda est la béatitude : non un sentiment qui arrive à l'être, mais la nature même de l'être. Troisième terme de Satchidānanda (Existence-Conscience-Béatitude), il nomme le délice essentiel que l'existence prend à exister — ce dont plaisir, douleur et indifférence ne sont que des traductions de surface. Pour Sri Aurobindo, cette joie d'être est inaliénable : voilée par l'ego, jamais perdue, elle est la cause, le mobile et l'objet de l'existence cosmique.
- Anattā · anattā (sct. anātman) — Bouddhisme · pali Le non-soi : rien, dans les agrégats qui composent l'expérience, n'est un soi permanent et substantiel. Troisième des trois marques de l'existence, et négation directe de l'ātman brahmanique. Fernand Hû la rend par une périphrase : « Toutes les formes sont sans réalité substantielle. » Ce qui est nié est la substance, non l'expérience.
- Anicca · anicca (sct. anitya) — Bouddhisme · pali L'impermanence : tout ce qui est composé naît, se transforme et se défait. Première des trois marques de l'existence, elle n'est pas une thèse sur le monde mais un fait à pénétrer — celui qui en est « bien pénétré », dit le Dhammapada, est délivré de la douleur. Fernand Hû la rend par un adjectif : les agrégations sont « passagères ».
- Animisme — Philosophie occidentale · français Chez Philippe Descola, l'animisme n'est pas une croyance archaïque prêtant une âme aux choses, mais l'une des quatre manières d'identifier les existants — celle qui suppose entre humains et non-humains des intériorités semblables et des physicalités différentes. Un esprit identique loge dans des corps distincts : l'ours, le tapir, la rivière ont une âme comme la mienne, mais un corps qui leur donne un autre point de vue. C'est la formule inverse du naturalisme moderne, qui nous unit par la matière et nous sépare par l'esprit.
- Anthropotechnique · Anthropotechnik — Philosophie occidentale · allemand Concept de Peter Sloterdijk : les anthropotechniques sont les méthodes d'exercice — mentales et physiques — par lesquelles l'humain travaille sur lui-même et se façonne. L'homme y apparaît comme un être d'exercice (Übung), suspendu à un impératif que Sloterdijk lit dans le buste d'Apollon de Rilke : « Tu dois changer ta vie. » Religions, éthiques, ascèses, sports : autant de systèmes de pratique relevant, sous des noms divers, de cette même fabrique de soi par soi.
- Apatheia · ἀπάθεια (apatheia) — Stoïcisme · grec L'apatheia stoïcienne n'est pas l'absence de sentir mais l'absence de trouble : l'état de l'âme qui n'est plus secouée par les passions parce qu'elle a corrigé les jugements d'où elles naissent. Le sage perçoit encore les choses, mais aucun objet ne lui arrache un assentiment qu'il n'a pas voulu. Ce n'est pas une nature froide, c'est une victoire de la raison sur le tumulte.
- Aponia · ἀπονία (aponia) — Philosophie occidentale · grec L'aponia est, chez Épicure, l'absence de douleur du corps : non un plaisir qu'on ajoute, mais un état où la souffrance physique a cessé. Elle forme avec l'ataraxia — l'absence de trouble de l'âme — les deux versants du souverain bien. Le corps apaisé, l'esprit sans agitation : la volupté épicurienne ne demande rien de plus, et tout ce qui prétend l'augmenter ne fait que la déplacer.
- Appamāda · appamāda (sanskrit apramāda) — Bouddhisme · pali Vigilance ou non-négligence. Qualité fondamentale de l'esprit dans l'enseignement du Bouddha : ne pas se laisser aller, garder l'attention présente. Selon la tradition, ce fut le dernier mot du Bouddha avant sa mort.
- Arrière-boutique — Philosophie occidentale · français Image forgée par Montaigne au chapitre « De la solitude » pour désigner la retraite intérieure que chacun doit se garder « toute franche », à l'abri de toute prise extérieure. C'est le lieu de la « vraye liberté » où l'on tient avec soi-même un entretien « si privé » que rien d'étranger n'y entre. Femmes, enfants, biens, santé : on peut les avoir, mais sans s'y attacher au point que « nostre heur en despende ». L'arrière-boutique est la part de soi qu'aucune perte ne peut atteindre.
- Arútam · wampis (famille jívaro ; río Santiago, Amazonie péruvienne) — wampis · wampis Chez les Wampis du río Santiago, l'<em>arútam</em> est un esprit puissant — et la force-vision qu'il donne. Ces esprits prennent mille formes (le paresseux, l'épervier, le condor, le tigre, l'éclair, le boa) et errent partout, mais fréquentent surtout les cataractes. L'homme qui veut trouver « la vision » s'y retire dans un abri, jeûne plusieurs jours, s'abstient de femme et prend tabac, toé ou ayahuasca <em>con bastante fe</em>, avec beaucoup de foi. Celui qui croit aux <em>arútam</em> trouve toujours la vision : elle lui donne un pouvoir précis — vivre sans problèmes, dominer un ennemi par la seule parole, ne pas se laisser tuer. L'arútam ≠ hallucination ; ≠ vision-spectacle : c'est une force qui se conquiert et qui se garde.
- Assentatio · assentatio — Philosophie occidentale · latin Flatterie par acquiescement : le vice de celui qui approuve toujours, dit ce qu'on veut entendre et n'a jamais d'avis contraire au vôtre. Cicéron en fait, dans le Lélius, l'ennemi capital de l'amitié — non parce qu'elle ment sur son objet, mais parce qu'elle supprime la vérité, seul sol où deux âmes peuvent se rejoindre. L'assentator n'est pas d'abord un menteur : c'est un homme sans âme propre, qui épouse la vôtre « à son moindre signe ». Distincte du compliment appuyé (adulatio), l'assentatio est plus subtile et plus difficile à démasquer, car elle se déguise en accord sincère.
- Ataraxia · ἀταραξία (ataraxia) — Stoïcisme · grec L'ataraxie n'est pas un calme qu'on installe, mais un trouble qu'on retire. Pour le stoïcien, l'âme n'est jamais agitée par les choses elles-mêmes — seulement par les opinions qu'elle porte sur elles. Ôte le jugement faux, et l'agitation tombe d'elle-même : il ne reste rien à apaiser. La tranquillité est donc l'état par défaut d'une raison qui a cessé de juger mal, non une conquête ajoutée à la nature.
- Ātman · आत्मन् (ātman) — Vedānta · sanskrit Dans le Védānta, l'Ātman est le Soi pur — non le moi psychologique fait d'habitudes, d'opinions et de mémoires, mais le sujet absolu qui les observe sans s'y dissoudre. Le principe fondamental de l'Advaïta (non-dualisme) : Ātman = [Brahman](/lexique/brahman/). Ce qui en chacun de nous est identique à la Réalité totale n'est ni une étincelle ni un fragment — c'est la même lumière, sans division.
- Attention · προσοχή (prosochè) / sati / νῆψις (nēpsis) — Transversal · français Chez Simone Weil, l'attention n'est pas un effort de concentration mais son contraire : la suspension de la pensée, qui se rend disponible, vide, prête à recevoir l'objet. On ne cherche pas, on attend ; on ne saisit pas, on accueille. À son plus haut degré — « absolument sans mélange » — elle devient prière. Un même mot recouvre pourtant des gestes opposés selon les traditions : tension vigilante du stoïcien, présence nue du bouddhiste, accueil du vide chez Weil.
- Atterrir — Philosophie occidentale · français Chez Bruno Latour, « atterrir » nomme un geste politique : renoncer aux deux pôles qui aimantaient la modernité — le Global (l'horizon infini de la globalisation) et le Local (le sol-refuge, l'identité fermée) — pour se tourner vers un troisième attracteur, le Terrestre. Le Terrestre n'est pas « la nature » contemplée de loin : c'est la mince zone où la vie est possible, peuplée d'agents qui réagissent à nos actes. S'orienter dans ce paysage, et trouver où l'on se pose et avec qui l'on accepte de cohabiter, voilà ce qu'atterrir veut dire.
- Autarkeia · αὐτάρκεια (autarkeia) — Philosophie occidentale · grec L'autarcie épicurienne n'est pas l'autosuffisance orgueilleuse de qui se passe des autres, mais l'art de n'avoir besoin que de peu — assez peu pour que la fortune n'ait plus de prise. Elle se gagne par le tri des désirs : en distinguant les besoins que la nature borne d'elle-même des désirs vides qui n'ont pas de fond, le sage abaisse le seuil du suffisant jusqu'à le rendre toujours atteignable. Non une privation subie, mais une indépendance acquise.
- Autopoiesis · autopoïèse (grec auto- + poièsis) — Philosophie occidentale · anglais Concept forgé par Humberto Maturana et Francisco Varela (autopoiesis, vers 1972), du grec auto- (soi) et poièsis (faire, produire) : « se faire soi-même ». Il nomme le trait propre du vivant — non une substance, ni une liste de pièces, mais un mode d'organisation. Un système vivant est un réseau dont la seule fonction est de produire et régénérer les composants qui, à leur tour, produisent le réseau. Il est clos sur sa propre organisation : il ne fabrique pas un objet extérieur, il se fabrique lui-même, en continu. C'est ce bouclage — produit par ses composants, producteur de ces composants — qui distingue le vivant de tout assemblage mécanique. « Autopoïèse » en est le calque français usuel.
- Ayllu · aymara ; mot partagé avec le quechua — aymara · aymara Mot aymara des hautes terres andines (partagé avec le quechua), qu'on rend d'ordinaire par « communauté » — mais que le juriste aymara Fernando Huanacuni Mamani juge trop court pour ce qu'il porte. L'ayllu n'est pas la société des humains : c'est l'« unité et structure de vie », la communauté élargie où les animaux, les insectes, les plantes, les montagnes, l'air, l'eau, le soleil, les ancêtres et « même ce qui ne se voit pas » ont leur part, l'humain n'y tenant qu'un fil parmi d'autres. Sa conséquence est linguistique autant que politique : dans l'ayllu, dit Huanacuni, « il n'y a pas de place pour le terme ressource », car là où tout vit, ce qui existe sont des êtres et non des objets.
- Ayni · ayni (aymara et quechua) — aymara · aymara Principe andin de réciprocité : ce que l'on reçoit appelle un don en retour, dans le même temps ou dans un autre. Fernando Huanacuni Mamani le donne pour « l'énergie qui circule entre toutes les formes d'existence » — non un échange entre humains seulement, mais le flux d'entraide qui relie la communauté, la Terre-Mère et le cosmos. L'ayni est la grammaire concrète du vivre-bien andin : on n'accumule pas, on rend ; toute relation économique, juridique ou agricole en découle. Sa figure n'est pas la balance du contrat mais la circulation qui maintient l'équilibre du tout.
B
- Bandaiyan · bandaiyan — Ngarinyin · ngarinyin Mot de la langue ngarinyin (Kimberley, nord-ouest de l'Australie) que l'aîné David Mowaljarlai donne pour le continent tout entier conçu comme un seul corps vivant — il le sous-titre lui-même « Corpus Australis ». Le glossaire de son livre le rend par : la masse terrestre, la nature, les gens en relation. Le pays est couché à plat sur le dos, ses régions nommées comme les parties d'un corps : la tête au nord (Cap York, Terre d'Arnhem, Kimberley), le nombril au centre (Uluru), le ventre à l'ouest (wadi), les poumons sous le golfe de Carpentarie. À l'intérieur se tient le Serpent Wunggud, qui fait croître la nature à la surface de son corps. Les humains n'y habitent pas en propriétaires mais y agissent « comme un corps constitué » (a corporation) ; le corps est « intact », et la terre « agit pour les gens » même là où nul ne vit. ≠ carte / territoire (une surface qu'on borne et qu'on partage), ≠ « corps » politique (métaphore de l'État, humains seuls), ≠ environnement (ce qui nous entoure). Mot partagé avec les peuples voisins worora et wunambal.
- Baqāʾ · بقاء (baqâ) — Soufisme · arabe Mot arabe signifiant « subsistance », « permanence ». Le revers exact de l'extinction (fanāʾ) : ce qui demeure, en Dieu, une fois le moi séparé effacé. Non un retour à soi, mais une vie nouvelle où le mystique subsiste par Dieu et non plus par lui-même. Garcin de Tassy en rend l'idée par l'atome qui, perdu dans le soleil, « participe à sa durée éternelle ».
- Barbaros · βάρβαρος (bárbaros) — Philosophie occidentale · grec Mot grec qui désigne l'étranger par le seul son de sa langue : pour l'oreille hellène, qui ne comprend pas, l'autre ne parle pas, il fait « bar-bar », un bruit inarticulé. Le barbare n'est donc pas défini par ce qu'il est, mais par ce que je ne saisis pas de lui depuis ma rive. Le terme porte en son origine même la provincialité du jugement qu'il prononce : il dit moins l'autre que la limite de mon usage.
- Béatitude · beatitudo — Philosophie occidentale · latin Chez Spinoza, la béatitude n'est pas une récompense promise après la mort ni la conséquence d'une vie vertueuse : elle est la vertu elle-même, identifiée à l'amour intellectuel de Dieu. C'est l'état de l'âme qui connaît les choses par le troisième genre de connaissance — connaissance intuitive — et qui, dans cet acte, est pleinement active, libre, puissante. La béatitude ne couronne pas l'effort ; elle en est l'étoffe.
- Bhakti · भक्ति (bhakti) — Vedānta · sanskrit La dévotion : l'amour porté à Dieu comme voie de libération, à côté de la voie de la connaissance et de celle de l'action. Bhakti n'est pas un sentiment qui s'ajoute à la pratique religieuse ; c'est une remise de soi totale, où le fidèle fait du Divin l'unique objet de sa pensée, de ses actes et de son culte. La Gîtâ lui consacre un chapitre entier (le « Yoga de l'Adoration ») et en fait le chemin le plus accessible : là où la connaissance de l'Invisible demande un effort que peu soutiennent, l'amour adressé à un Dieu personnel ouvre la délivrance à tous, jusqu'au plus humble.
- biiskabiyang · le retour à soi — Nishnaabeg · nishnaabemowin Mot nishnaabemowin porté par l'écrivaine michi saagiig nishnaabeg Leanne Betasamosake Simpson (As We Have Always Done, 2017) : le processus — individuel et collectif — du retour à soi : reprendre ce qu'on a laissé derrière soi, réémerger, se déplier du dedans vers le dehors. Pas une marche arrière : un retour au présent, qui se fait par les pratiques (la langue, la pêche, le riz sauvage, la cérémonie) et non par l'introspection. Chez Simpson, il nomme la décolonisation et la résurgence vécues de l'intérieur.
- Brahman · ब्रह्मन् (brahman) — Vedānta · sanskrit Dans le Védānta, Brahman désigne la Réalité omniprésente, absolue et infinie, fondement de tout ce qui existe. Ni simple concept ni personnalité divine parmi d'autres : c'est l'Existence en soi, la Conscience de soi, la Béatitude (Satchidānanda), qui soutient le cosmos sans s'y réduire. Brahman est simultanément le transcendant incommunicable et l'immanent qui habite chaque forme — l'Un dont rien n'est exclu.
- Bu-zheng · 不爭 (bù zhēng) — Taoïsme · chinois La non-contention : ne pas lutter, ne pas entrer en rivalité pour une place. Ce n'est pas la résignation ni le retrait, mais une manière d'agir qui profite sans s'opposer. Au chapitre VIII du Tao Te King, l'eau en est la figure : elle fait du bien à tous les êtres et « ne lutte point », occupant le bas que la foule dédaigne. Parce qu'il ne dispute rien à personne, le sage n'attire aucun blâme.
C
- Capital personnifié — Philosophie occidentale · français Formule par laquelle Marx, au Capital, saisit le capitaliste non comme une personne mue par un appétit, mais comme le « support conscient » d’un mouvement impersonnel : une valeur qui se met en valeur, dont le seul motif est l’appropriation toujours croissante de la richesse abstraite. Dans cette figure, le moyen — l’argent, la valeur d’échange — devient sujet, et l’homme n’est plus que l’endroit où ce mouvement prend conscience de lui-même. Le caractère sans mesure de l’acquisition n’y est donc pas un vice de tempérament que l’on pourrait modérer, mais la logique d’une forme : acheter pour vendre plus cher se referme sur son propre départ et ne comporte aucun terme.
- Cheng · 誠 (chéng) — Transversal · chinois La sincérité confucéenne, mais entendue dans un sens fort que le mot français affaiblit : non pas l'honnêteté envers autrui, mais la coïncidence parfaite d'un être avec sa propre réalité. Le Zhongyong en fait la Voie du ciel elle-même ; chez Zhou Dunyi et Zhu Xi, c'est le fondement des vertus et le ressort qui mène les choses à leur accomplissement. Être pleinement *cheng*, c'est réaliser sa nature — et, du même mouvement, achever celle de toutes choses. (Le confucianisme n'a pas d'entrée propre dans la nomenclature : ce terme y est classé comme transversal.)
- Chien de paille · 芻狗 (chú gǒu) — Taoïsme · chinois L’effigie de chien tressée en paille qu’on dressait pour un sacrifice : parée d’ornements le temps du rite, puis jetée et piétinée une fois la cérémonie finie. Lao-Tseu en fait l’image de l’impartialité du ciel et de la terre, qui « regardent toutes les créatures comme le chien de paille » — sans affection à l’entrée, sans mépris à la sortie. Non l’indifférence cruelle, mais l’égalité parfaite d’un cosmos qui ne préfère personne.
- Christogenèse — Philosophie occidentale · français Chez Teilhard de Chardin, la christogenèse est le prolongement christique de la montée du cosmos : si le monde converge vers un centre, et que ce centre est le Christ, alors la « Christogénèse » de saint Paul et de saint Jean n'est rien d'autre que la suite de la noogenèse, elle-même couronnement de la cosmogenèse. Le devenir de l'univers, son repliement vers le point Oméga, s'y relit comme une convergence en un centre personnel — le Christ cosmique — qui assume organiquement l'œuvre entière de la création.
- Chthulucène — Philosophie occidentale · français Nom que Donna Haraway propose pour notre époque, contre l'Anthropocène et le Capitalocène. Forgé sur deux racines grecques — khthôn, la terre et ses puissances souterraines, et kainos, le « maintenant » — il désigne un temps-lieu où humains et non-humains sont inextricablement enchevêtrés, où il s'agit de faire-avec et de rester avec le trouble plutôt que de fuir dans un futur réparé ou un effondrement assumé. Rien à voir avec le Cthulhu de Lovecraft : Haraway tient au « chthonien », aux êtres de la terre, tentaculaires et multiples.
- Clôture opérationnelle · operational closure (anglais) — Philosophie occidentale · anglais Chez Varela, le critère qui permet de comprendre un système cognitif ou vivant non par ses relations d'entrée et de sortie mais par la clôture de son fonctionnement : un système à clôture opérationnelle est un réseau de processus dont les résultats sont ces processus eux-mêmes — une boucle qui ne débouche sur rien d'extérieur à elle. Ce n'est pas l'absence d'échanges avec le milieu (le système reste ouvert sur le plan matériel et énergétique), mais l'autonomie de son organisation : ce qui le définit, ce n'est pas ce qui entre ou sort, c'est le fait que son opération se referme sur elle-même. Un tel réseau échappe à l'hétéronomie — au contrôle par des mécanismes externes.
- Collapsologie · du latin collapsus, « qui est tombé en un seul bloc » — Philosophie occidentale · français Mot forgé par Pablo Servigne et Raphaël Stevens pour nommer l'étude transdisciplinaire de l'effondrement possible de la civilisation industrielle, et de ce qui pourrait lui succéder. Ni prophétie de malheur ni manuel de repli, c'est une tentative de savoir lucide — assemblant données scientifiques, raison et intuition — pour regarder en face ce qui vient et discuter sereinement de ce qu'on en fait.
- Como en un panal de avispas · expression du relator shawi ; « comme dans un nid de guêpes » — shawi · espagnol Pour dire la forme du monde, les Shawi d'Amazonie péruvienne n'ont pas d'abord recours à une carte ni à un ciel : ils disent que <em>el mundo es ovalado como el panal de las avispas</em>, le monde est ovale comme le nid des guêpes. L'image n'est pas décorative. Un nid de guêpes est clos, alvéolé, tout en cellules communicantes ; ainsi le monde shawi est un volume fermé, recouvert d'une immense couche bleutée faite de « terre » de soleil, où chaque espace — celui de l'eau, du sous-sol, de la pluie, du vent, de la lune, du soleil, des morts — est une alvéole habitée, dotée de sa « mère » (<em>a'shin</em>). Habiter le monde, pour un Shawi, c'est se savoir logé dans l'une de ces cellules d'un même corps peuplé. Le nid de guêpes n'est pas une comparaison poétique : c'est un modèle cosmologique — une géométrie du monde ≠ une métaphore ornementale.
- Complexité — Philosophie occidentale · français Chez Edgar Morin, la complexité n'est pas la complication (un grand nombre de pièces à dénombrer), mais le caractère de ce qui est tissé ensemble — le mot latin complexus signifie littéralement « ce qui est tissé ». Un phénomène complexe ne se laisse pas réduire à ses parties : le tout et les parties s'y produisent mutuellement. Penser la complexité, c'est refuser la pensée qui découpe, isole et simplifie.
- Complexité-conscience — Philosophie occidentale · français La loi de complexité-conscience est l'axe de toute la pensée de Teilhard : plus une matière s'organise et se complique, plus elle s'intériorise et devient consciente. Complexité au-dehors et conscience au-dedans ne sont pas deux phénomènes parallèles mais les deux faces d'un même mouvement — l'enroulement de l'univers sur lui-même, du très simple à l'extrêmement compliqué, payé d'une montée corrélative d'intériorité.
- Conatus · conatus — Philosophie occidentale · latin L'effort par lequel chaque chose tend à persévérer dans son être. Chez Spinoza, ce n'est pas un attribut de la chose mais son essence même en acte : une pierre, un arbre, un homme ne sont rien d'autre que la poussée par laquelle ils se maintiennent dans l'existence. Le conatus est l'axe autour duquel tourne toute l'Éthique — désir, joie, vertu s'y ramènent.
- Contentement de soi (acquiescentia in se ipso) · acquiescentia in se ipso — Philosophie occidentale · latin Chez Spinoza, le contentement de soi est une joie née de la considération que l'homme fait de lui-même et de sa puissance d'agir. Ce n'est pas un sentiment vague de satisfaction : c'est un affect actif, produit par la raison seule, qui surgit chaque fois que l'âme se connaît adéquatement — c'est-à-dire voit clairement ce qui suit de sa propre puissance. Ce contentement-là est le plus grand possible, et il est stable.
- continuing unity · une unité continue — Dakota · anglais Expression de Vine Deloria Jr. (God Is Red, 1973) — en anglais, sa langue d'écriture, non un mot d'une langue autochtone. Elle nomme la manière dont, dans beaucoup de pensées premières d'Amérique, la communauté et la famille forment un tout que la mort ne rompt pas : le mort ne part pas vers un ailleurs lointain, il reste sur la terre des siens, et son corps redevient la poussière qui nourrit ce qui l'avait nourri. La mort cesse alors d'être une coupure : elle n'est qu'« un passage d'une forme d'expérience à une autre » à l'intérieur d'une vie plus vaste qui, elle, continue. Deloria l'oppose à la religion occidentale du salut individuel, où l'âme gagne un au-delà détaché de tout sol.
- Contre-productivité — Philosophie occidentale · français Seuil au-delà duquel un outil ou une institution se met à produire l'inverse de sa fin : l'école qui abrutit, le transport qui immobilise, la médecine qui rend malade. Dans La Convivialité, Illich le nomme le « second seuil de mutation » — le moment où, au-delà d'un certain point de croissance, l'outil cesse de servir l'homme et le manipule. Il formalisera plus tard le terme de « contre-productivité » (notamment dans Némésis médicale), mais le concept est déjà entièrement décrit ici : non un simple rendement décroissant, mais un retournement de l'outil contre sa propre raison d'être.
- Convivialité — Philosophie occidentale · français Chez Ivan Illich, la convivialité nomme un mode de vie où l'outil reste au service de la personne intégrée à sa collectivité, et non l'inverse. Une société est conviviale quand chacun garde la liberté d'agir avec des instruments maîtrisables ; elle cesse de l'être lorsque l'outil, passé un certain seuil, manipule l'homme et le réduit à un consommateur-usager. Le mot ne désigne pas la chaleur d'un repas partagé, mais une politique de l'outil.
- Corps sans organes — Philosophie occidentale · français Le corps sans organes (CsO) n'est pas un corps détruit ni un corps idéal : c'est le plan d'immanence du désir, la surface sur laquelle circulent des intensités libres, antérieures à toute organisation en organes et en fonctions. Il s'oppose à l'organisme — c'est-à-dire à ce que la vie se donne comme limite et clôture — non pour le détruire mais pour défaire l'organisation qui en bloque les passages. C'est une pratique, non une notion : on ne l'atteint pas, on ne cesse d'y accéder.
- Country · « le Pays » (rendu FR, trad. A. Delmas) — Apalech · anglais Mot de l'anglais aborigène d'Australie, écrit avec majuscule, pour l'étendue vivante et relationnelle qui inclut terre, eaux, vivants, récits, Loi et ancêtres — et dont les humains sont des membres responsables, non les propriétaires. Country ne se traduit ni par « pays » (au sens d'une nation bornée) ni par « territoire » (une surface qu'on possède) : c'est un lieu qui donne et reçoit la vie, qu'on visite, à qui on parle, dont on prend soin. Tyson Yunkaporta (clan Apalech) le pense comme le sol même de la connaissance et de la Loi : on n'apprend pas sur le Pays, on apprend depuis lui.
- Couplage structurel · structural coupling (anglais) — Philosophie occidentale · anglais Chez Maturana et Varela, la manière dont un système à clôture opérationnelle interagit avec son milieu sans que celui-ci dicte ses états internes. Les interactions récurrentes avec l'environnement déclenchent des changements dans le système — elles le perturbent — mais ne les spécifient pas : le milieu ne prescrit rien, il rend seulement possible une sélection dont il ne détermine pas la forme. Un système structurellement couplé se distingue en cela d'une machine dont le comportement entrée/sortie est fixé de l'extérieur par un concepteur : au fil de son histoire de couplage, il construit le monde même auquel il répond.
- Cupiditas — Philosophie occidentale · latin Le désir, chez Spinoza : non un manque à combler ni un vice à extirper, mais l'essence même de l'homme. C'est l'appétit — l'effort par lequel chaque être persévère dans son être — devenu conscient de lui-même. Spinoza renverse l'ordre admis : nous ne désirons pas une chose parce que nous la jugeons bonne, nous la jugeons bonne parce que nous la désirons. La servitude ne tient donc pas au désir comme tel, mais au désir passif, né d'idées inadéquates ; le désir né de la Raison, lui, « ne peut avoir d'excès ».
D
- Datong · 大同 (dàtóng) — Transversal · chinois La « Grande Concorde » : l'âge idéal où le monde est tenu en commun (tianxia wei gong 天下為公), sans frontières, sans classes, sans familles closes, où l'on traite tous les vieillards et tous les enfants comme les siens. D'abord esquissé au chapitre Liyun du Livre des rites, le motif est repris et systématisé par Kang Youwei (1858-1927) en utopie universaliste : abolition des distinctions entre États, races, sexes et lignages au nom d'une humanité (ren 仁) sans bornes. (Le confucianisme n'a pas d'entrée propre dans la nomenclature : ce terme y est classé comme transversal.)
- Décréation — Mystique chrétienne · français Mot forgé par Simone Weil pour désigner le consentement à n'être plus le centre — « faire passer du créé dans l'incréé ». Non pas se détruire (ce qui ferait passer le créé dans le néant), mais défaire en soi le moi qui occupe toute la place, pour laisser entrer ce qu'elle nomme la grâce.
- Décroissance · de-growth (trad. angl.) ; à entendre comme « a-croissance », sur le modèle d'« a-théisme » — Philosophie occidentale · français Mot d'ordre forgé par Serge Latouche pour nommer la sortie volontaire de la société de croissance — l'abandon du culte de la croissance pour la croissance. Ni récession, ni « croissance négative », mais rupture avec un imaginaire : celui qui fait de l'expansion économique une fin en soi et de l'humain un simple moyen. Latouche y voit une « a-croissance » : non pas réduire la production dans le même monde, mais changer de monde.
- Deep Ecology · écologie profonde / Soi écologique (deep ecology, ecological self) — Philosophie occidentale · anglais Mouvement et posture philosophique nommés par le Norvégien Arne Naess en 1973, par contraste avec une écologie « superficielle » (shallow). L'écologie superficielle lutte contre la pollution et l'épuisement des ressources, mais au service de la santé et de la prospérité des humains des pays riches : la nature y reste un stock à gérer pour notre confort. L'écologie profonde, elle, conteste l'image même de « l'homme-dans-son-environnement » au profit d'un champ relationnel total où les organismes sont des nœuds. Son ressort intérieur est la « réalisation de Soi » (Self-realisation) : l'élargissement du moi étroit, l'ego, jusqu'à un Soi qui s'identifie à un champ de vie bien plus vaste que lui. « Écologie profonde » et « Soi écologique » en sont les calques français usuels.
- Déterritorialisation — Philosophie occidentale · français La déterritorialisation est le mouvement par lequel un agencement quitte son territoire — quitte ce qui le stabilisait, le définissait, lui donnait son « chez-soi ». Ce mouvement est inséparable de son corrélat : la reterritorialisation, qui recouvre la ligne de fuite sur une nouvelle terre, réelle ou imaginaire. La déterritorialisation n'est donc pas une simple perte : elle est le moteur même du changement, tantôt barré et retourné en reterritorialisation, tantôt poussé à l'absolu.
- Déterritorialisation absolue — Philosophie occidentale · français Chez Deleuze et Guattari, la déterritorialisation absolue n'est pas un degré supérieur de la déterritorialisation relative : c'est un autre régime de mouvement. La relative quitte un territoire pour en regagner un autre — elle reste prise dans les strates et leurs compensations. L'absolue se distingue qualitativement, non quantitativement : indépendante de toute vitesse, elle connecte les lignes de fuite entre elles et trace le plan de consistance. Elle est même première : le relatif n'en est qu'une stratification.
- Devenir-animal — Philosophie occidentale · français Le devenir-animal n'est pas l'imitation d'un animal ni l'identification à lui : c'est entrer dans une zone de voisinage avec des particules, des vitesses, des affects qui sont ceux de l'animal sans qu'on le devienne réellement. C'est un processus moléculaire, une alliance plutôt qu'une filiation, une contagion plutôt qu'une ressemblance — un bloc de devenir dans lequel deux termes se transforment l'un l'autre sans que ni l'un ni l'autre ne reste ce qu'il était.
- Devenir-nègre du monde — Philosophie occidentale · français Diagnostic forgé par Achille Mbembe : sous le capitalisme néolibéral, la condition jadis réservée aux esclaves d'origine africaine — être transformé en chose, en marchandise, en corps interchangeable, dépossédé de tout pouvoir sur son futur — cesse d'être réservée à un groupe pour s'étendre à l'humanité entière. Le « Nègre » devient alors le nom d'une condition généralisée : celle d'un humain rendu fongible, soluble, exploitable au gré du capital. Mbembe nomme ce mouvement le devenir-nègre du monde. Ce n'est pas une catégorie raciale ni une simple métaphore, mais l'analyse d'une logique économique qui universalise une expérience d'abord vécue par les esclaves.
- Dharma · धर्म (dharma) — Vedānta · sanskrit Le dharma est l'ordre qui tient les choses : la loi cosmique, mais aussi le devoir propre à chaque être selon sa place et sa nature. Burnouf le rend par « loi » ou « devoir ». Sa forme la plus exigeante est le svadharma, « sa propre loi » — la tâche ajustée à ce que l'on est, fût-elle modeste. Mieux vaut l'accomplir imparfaitement que d'exceller dans celle d'un autre.
- Diákrisis · διάκρισις (diakrisis) — Mystique chrétienne · grec La diákrisis est le discernement des esprits : la faculté de juger d'où vient une pensée ou un désir — de Dieu, de la nature propre, ou du démon. Les Pères du désert en font la vertu cardinale du moine, celle qui gouverne toutes les autres et préserve de l'illusion. Le mot grec est l'apport savant ; la tradition latine et française la rend par « discrétion », au sens ancien de la juste mesure qui sait distinguer. Elle ne juge pas la valeur morale d'un acte mais la provenance d'un mouvement intérieur, ce qui la sépare de la prudence philosophique.
- Diplomatie du vivant — Philosophie occidentale · français Chez Baptiste Morizot, l'art de négocier les usages partagés d'un même territoire entre humains et autres vivants, sans dominer ni se soumettre. Le diplomate des interdépendances ne représente aucun camp — ni le loup, ni le berger — mais travaille pour la relation qui les lie. Il n'impose pas une solution juste : il cherche un modus vivendi sans cesse renégocié, à hauteur de vivants.
- Disproportion · disproportio (latin) — Philosophie occidentale · français Chez Pascal, l'absence de commune mesure entre l'homme et la réalité qui l'enveloppe. Placé « entre deux abîmes » — l'infiniment grand et l'infiniment petit —, l'homme n'est qu'« un milieu entre rien et tout » : sa raison, taillée pour des grandeurs moyennes, n'atteint ni les principes ni la fin des choses. La disproportion n'est donc pas la simple petitesse de l'homme dans l'espace, mais le défaut de proportion entre ses facultés et ce qu'elles prétendent embrasser. De là, chez Pascal, l'effroi : la découverte ne rapetisse pas seulement l'homme, elle lui retire toute assise et tout titre à être la mesure des choses.
- Distentio animi — Mystique chrétienne · latin La distension de l'âme : chez Augustin, le temps n'est pas une chose au-dehors mais un étirement de l'esprit, tendu entre la mémoire de ce qui n'est plus et l'attente de ce qui n'est pas encore. Le passé et l'avenir n'ont d'être que dans l'âme — comme présent du passé, présent du présent, présent de l'avenir. Mesurer le temps, c'est mesurer cette tension intérieure ; et celle-ci a un revers, la dispersion de l'âme hors de son centre, à quoi répond le recueil dans l'éternel présent.
- Divertissement · divertere (latin) — Philosophie occidentale · français Chez Pascal, le détournement par lequel l'homme s'arrache à la vue de sa propre condition. Le mot ne désigne pas le simple loisir mais une opération précise : tout ce qui occupe et agite — le jeu, la chasse, la guerre, la charge, jusqu'aux affaires les plus sérieuses — en tant que cela nous tourne ailleurs et nous empêche de penser à nous. Son ressort n'est pas l'objet poursuivi (« on n'en voudrait pas s'il était offert ») mais le tracas qui détourne. Le divertissement est ainsi un voile tendu sur le néant, la misère et la mort, que l'homme ne supporte pas de regarder en face.
- Division fondamentale — Philosophie occidentale · français L'architecture qui commande tout le traité de Schopenhauer. Les biens de la vie se rangent en trois classes : ce que l'on est (la personnalité — santé, force, tempérament, caractère moral, intelligence), ce que l'on a (la propriété, l'avoir), ce que l'on représente (ce qu'on est dans l'opinion d'autrui — honneur, rang, gloire). La thèse : ce que l'on est décide du bonheur bien plus que les deux autres, car ces derniers sont des biens à cause extérieure, fragiles et empruntés. C'est un classement des sources du bonheur selon leur dépendance au dehors, non une hiérarchie des vertus. À distinguer de ce que l'on représente — l'être dans l'opinion — qui n'est jamais qu'un reflet, tandis que ce que l'on est nous accompagne partout.
- Doxa · δόξα (doxa) — Stoïcisme · grec Mot grec qui dit d'un seul tenant deux choses : l'opinion — ce qui semble vrai — et la réputation — l'éclat qu'on a dans l'opinion des autres. Le verbe dont il vient, dokeîn, signifie « sembler, paraître ». Chez les stoïciens, la doxa au sens de réputation est rangée parmi les biens extérieurs, « ce qui ne dépend pas de nous » : réelle, parfois utile, mais jamais notre œuvre. La sagesse n'est pas de la mépriser, mais de ne pas y loger son repos.
- Dukkha · dukkha (sct. duḥkha) — Bouddhisme · pali La douleur — non pas seulement la souffrance déclarée, mais l'insatisfaction constitutive de tout ce qui est composé et passager. Deuxième des trois marques de l'existence et objet des quatre nobles vérités : la douleur, son origine, sa cessation, la voie qui y mène. Fernand Hû la rend uniformément par « la douleur ».
- Dunwu · 頓悟 (dùnwù) — Transversal · chinois L'éveil subit du Ch'an de Hui-neng : la nature de bouddha n'est pas atteinte au terme d'une montée graduelle, elle se reconnaît d'un coup, dès qu'on voit son propre esprit. Non pas un savoir qui s'accumule, mais un retournement instantané où l'on découvre une nature qui était déjà là, pure depuis toujours.
E
- ea · prononc. « É-a » — kanaka-oiwi · hawaïen Mot hawaiien (ʻōlelo Hawaiʻi) : la vie, le souffle, et par extension la souveraineté d'un pays — le mot qui donne aujourd'hui « indépendance » en hawaiien moderne. George Kanahele le fait entendre dans la devise que Kamehameha III adressa, dit-il, « à toutes les générations » lors de la restauration de la souveraineté hawaiienne en 1843 : Ua mau ke ea o ka ʻāina i ka pono. Kanahele cite la formule dans un chapitre sur le pono comme fondement du bon gouvernement — la vie du pays n'est pas garantie par la force ni par un titre : elle tient à la droiture de ceux qui gouvernent. Ea n'est donc pas la vie biologique d'un individu, mais celle, politique et collective, d'une terre — qui peut se perdre si ses dépositaires trahissent leur charge.
- Écoféminisme — Philosophie occidentale · français Mot forgé par Françoise d'Eaubonne en 1974 dans Le Féminisme ou la mort, où il nomme la jonction de deux combats jusque-là tenus pour séparés : celui des femmes et celui de l'écologie. La thèse : la domination des femmes et la destruction de la nature ne sont pas deux maux distincts mais les deux versants logiques d'un même pouvoir — celui qu'elle appelle le « Système mâle », qui s'est emparé à la fois du sol (d'où la surexploitation et l'épuisement des ressources) et du corps des femmes (d'où la surpopulation). Sortir du péril écologique suppose donc de défaire ce système, non d'« aménager » la croissance.
- Écologie de l'action — Philosophie occidentale · français Concept d'Edgar Morin : une action, une fois engagée dans le monde, cesse d'appartenir à celui qui l'a lancée. Elle entre dans un jeu d'interactions et de rétroactions avec le milieu où elle se déroule, qui peut la dévier de sa voie, voire la retourner contre l'intention de départ. Reconnaître cette écologie, c'est admettre qu'on est maître du commencement d'une action, jamais de ses suites.
- Écologie des savoirs · ecology of knowledges ; epistemologies of the South — Transversal · anglais Chez Boaventura de Sousa Santos, l'écologie des savoirs récuse le monopole que la science occidentale s'arroge sur le vrai. Elle pose que toute forme de connaissance est incomplète à sa manière, et que prendre conscience de cette incomplétude réciproque conditionne ce qu'il nomme la justice cognitive. Elle s'inscrit dans les « épistémologies du Sud » : un ensemble d'enquêtes sur la construction et la validation des savoirs nés des luttes contre l'oppression du capitalisme, du colonialisme et du patriarcat. Reconnaître ces savoirs, ce n'est pas les juxtaposer mais les faire dialoguer dans leur diversité.
- Écosophie · ecosophy (angl., Arne Naess) — de oikos, la maisonnée, + sophia, la sagesse — Philosophie occidentale · français Mot forgé par le philosophe norvégien Arne Naess : non pas une science de la nature, mais une sagesse habitée — une vision du monde inspirée par les conditions de la vie dans l'écosphère, qui oriente les décisions concrètes de celui qui la porte. L'écologie décrit ; l'écosophie engage. Chacun articule la sienne : Naess appelle « Ecosophy T » sa propre variante, sans prétendre qu'on doive l'adopter.
- Égards ajustés — Philosophie occidentale · français L'attitude éthique que Baptiste Morizot oppose à l'alternative usée entre exploiter et sanctuariser le vivant. Plutôt que d'accorder à tous les êtres un même statut moral fixé d'avance, elle consiste à accorder à chacun les égards appropriés à sa forme de vie, et à les corriger sans cesse selon la manière dont il répond. Le mot juste est « ajustés », pas « justes » : il n'y a pas de bon rapport établi une fois pour toutes, seulement un coajustement à reprendre.
- Emingoyak — Potawatomi · potawatomi Mot potawatomi par lequel Robin Wall Kimmerer désigne la terre : « ce qui nous a été donné ». Le nom porte en lui le don et le don oblige : la terre est reçue, jamais possédée. Kimmerer l'oppose explicitement à « ressources naturelles » et « services écosystémiques », tournures qui rangent d'avance le vivant du côté de la propriété.
- En nuestros sueños nos vienen a curar · c'est dans nos rêves qu'ils viennent nous soigner — kichwa · espagnol Formule du spécialiste kichwa du Pastaza Agustín Butuna Cariajano — en espagnol, la langue dans laquelle il confie sa cosmovision. Elle nomme une médecine sans intermédiaire : on n'a « presque pas de sorciers », on appelle soi-même les « mères » des plantes-remèdes, et c'est dans le rêve que le maître de la plante vient guérir. Le soin n'est pas un geste appliqué au corps éveillé mais une visite obtenue en dormant, après qu'on a parlé à la racine et demandé qu'elle sane. Guérir, ici, ce n'est pas prendre un remède : c'est être visité pendant le sommeil par la personne-plante qu'on a priée.
- Enaction · énaction (français) — Philosophie occidentale · anglais Concept de Varela, Thompson et Rosch (The Embodied Mind, 1991) — formé en anglais à partir du verbe to enact (mettre en acte, faire advenir). Il nomme l'idée que connaître n'est pas représenter un monde déjà là, mais le faire émerger : la cognition n'est ni la copie d'un dehors pré-donné, ni une projection de l'esprit, mais ce qui surgit d'une longue histoire de couplage entre un être et son milieu, par l'action sensori-motrice. Esprit et monde y naissent ensemble, l'un par l'autre. « Énaction » n'en est qu'un calque français maison, signalé comme tel.
- Energeia · ἐνέργεια (energeia) — Philosophie occidentale · grec L'acte, l'activité, l'être en exercice — par opposition à la simple aptitude ou possession qui reste inerte. Aristote refuse de placer le bien suprême dans une qualité qu'on aurait sans s'en servir : l'aptitude peut exister chez l'homme qui dort sans rien produire, tandis que l'acte, lui, agit nécessairement et agit bien. Le bonheur n'est donc pas un avoir mais un faire : l'activité de l'âme dirigée par la vertu, déployée sur une vie entière. À distinguer de la disposition dormante (hexis non exercée) et de l'eudaimonia, qui est précisément cette activité accomplie, non un état qu'on posséderait au repos.
- Entraide — Philosophie occidentale · français Chez Pablo Servigne et Gauthier Chapelle, l'entraide ne désigne pas une vertu à pratiquer mais un fait du vivant : la tendance des organismes — bactéries, plantes, champignons, animaux, humains — à s'associer et à se soutenir, repérable de la symbiose à la réciprocité humaine. Loin d'être l'exception sentimentale dans une nature « rouge de dents et de griffes », elle est l'une des deux forces qui structurent le monde vivant, intimement liée à la compétition. Reprenant l'intuition de Kropotkine, les auteurs en font « l'autre loi de la jungle ».
- Eph' hēmin · ἐφ' ἡμῖν (eph' hēmin) — Stoïcisme · grec « Ce qui dépend de nous » : le partage fondateur de la morale d'Épictète. D'un côté nos jugements, nos désirs, nos aversions, nos impulsions — œuvres de la proairesis, libres et inviolables ; de l'autre le corps, les biens, la réputation, les dignités, esclaves du dehors. Tout ce que nul ne peut ni empêcher ni entraver tombe dans le domaine propre ; tout le reste y est étranger. La liberté et le bonheur consistent à ne désirer que ce qui relève de ce domaine, et à dire adieu au reste.
- Erlik · Erlikbej (forme d'adresse diminutive d'Erlik) — touva · touva Dans l'œuvre romanesque du Touva Galsan Tschinag, Erlik est le Seigneur du Pays des Morts. Le glossaire de l'édition anglaise précise qu'on ne l'appelle pas toujours par son nom plein : « Erlikbej » est une forme d'adresse diminutive qui « confère un rang égal à celui qui parle » — un tutoiement calculé plutôt qu'une prosternation. Deux scènes du roman le donnent en acte : les morts se tiennent nus devant lui, dépouillés de tout ; et un mourant annonce sa fin en disant que le messager d'Erlik ira plus vite que les siens. La mort n'y est pas un silence, mais une convocation portée par un envoyé, adressée depuis un royaume voisin à qui vit encore.
- Espace lisse et espace strié — Philosophie occidentale · français Deux modèles d'espace que Deleuze et Guattari opposent puis font sans cesse communiquer : le strié organise par entrecroisement de constantes et de variables (chaîne et trame, longitude et latitude), il est fermé, mesuré, quadrillé ; le lisse est une hétérogénéité de base, ouvert, non métrique, occupé sans être compté (feutre plutôt que tissage, nomos plutôt que logos). Les deux espaces n'existent en fait que mélangés, se traduisant sans cesse l'un dans l'autre.
- Espèce gardienne · custodial species (concept de T. Yunkaporta) — Apalech · anglais Concept de l’universitaire aborigène Tyson Yunkaporta (clan apalech) dans Sand Talk — en anglais custodial species, rendu en français par « espèce gardienne » dans la traduction d’Anne Delmas. Il nomme le rôle propre de l’humain dans la création : non la dominer ni s’en faire le maître, mais en prendre soin de l’intérieur, « garder la création en mouvement » et contenir l’excès — à commencer par le sien. Dans un récit du Rêve que Yunkaporta tient d’un aîné nyoongar, Noel Nannup, les espèces siègent pour décider laquelle sera l’espèce gardienne ; celle qui exige d’être le patron (l’Émeu) est justement celle que les autres doivent ramener au sol. Être l’espèce gardienne n’est donc pas un privilège de surplomb mais une charge tournée vers le maintien de l’ensemble — l’opposé de l’intendance qui se tient au-dehors du système qu’elle administre.
- État de nature — Philosophie occidentale · français Chez Rousseau, l'état de nature n'est pas une époque de l'histoire mais une hypothèse méthodique : une fiction réglée qui isole l'homme originaire — autosuffisant, sans industrie ni langage fixé, ni bon ni méchant — pour mesurer tout ce que la société a ajouté ou dénaturé. C'est « un état qui n'existe plus, qui n'a peut-être point existé, qui probablement n'existera jamais », et dont il faut pourtant se faire des notions justes pour juger l'état présent. L'homme y est mû par deux principes antérieurs à la raison — l'[amour de soi](/lexique/amour-de-soi/) et la [pitié](/lexique/pitie/) — et non par le calcul ni la rivalité. Ce qui l'en arrache n'est pas un vice mais une faculté, la [perfectibilité](/lexique/perfectibilite/). À ne pas confondre avec un âge d'or perdu : ce n'est pas un récit d'origine mais un instrument de mesure.
- Éternel retour · ewige Wiederkunft — Philosophie occidentale · français Lu par Deleuze, l'éternel retour de Nietzsche n'est pas la croyance cosmologique en un cycle qui ramènerait le même état du monde. C'est une pensée sélective, une épreuve : ce que tu veux, le voudrais-tu une infinité de fois ? Pensée ainsi, l'idée du retour ne répète rien ; elle trie. Elle élimine du vouloir tout ce qui ne supporte pas son éternité — la demi-mesure, la rancune, ce qui se veut sous condition — et ne laisse revenir que l'affirmation, le devenir-actif. Vouloir devient créer.
- Éthique de la terre · the land ethic — Philosophie occidentale · français Formule par laquelle Aldo Leopold étend la communauté morale au-delà des humains, jusqu'aux sols, aux eaux, aux plantes et aux animaux — bref, à la terre prise comme un tout vivant. L'homme y change de statut : de conquérant qui dispose de la terre, il redevient un membre parmi d'autres, soumis comme eux au respect de la communauté qui le porte. L'éthique cesse d'être une affaire entre humains pour devenir une limitation que l'on s'impose envers le sol qui nous nourrit.
- Eudaimonia · εὐδαιμονία (eudaimonia) — Stoïcisme · grec L'eudaimonia n'est pas le contentement passager ni la bonne fortune : c'est la vie accomplie, l'état d'une âme bien réglée. Le mot dit littéralement « avoir un bon démon » (eu-daimōn) — un génie intérieur en bon ordre, c'est-à-dire une raison droite. Pour le stoïcien, ce bonheur ne se reçoit pas du dehors et ne dépend d'aucune circonstance : il consiste à faire le bien et à vivre selon la nature. On ne le rencontre ni dans la richesse, ni dans la gloire, ni dans le plaisir, mais uniquement dans l'accomplissement de ce qu'exige la nature de l'homme.
- Eukolia · εὐκολία (eukolia) — Philosophie occidentale · grec Le tempérament serein, l'humeur facile, par opposition à la dyskolia (δυσκολία), l'humeur difficile. Schopenhauer reprend ces deux mots à Platon pour nommer une donnée première de la sensibilité : la façon dont un être encaisse le succès et l'échec, avant tout ce qui lui arrive. L'euκolos se réjouit d'un seul bon coup, le dyskolos s'aigrit d'un seul échec malgré neuf réussites. Cette disposition tient à la constitution native, adossée à la santé. À distinguer de l'[ataraxie](/lexique/ataraxia/), conquise par la discipline du jugement : l'eukolia n'est pas un exercice mais un don du tempérament, une chance de naissance.
- Eunoia · εὔνοια (eunoia) — Philosophie occidentale · grec La bienveillance : vouloir le bien d'autrui uniquement pour lui-même, sans attendre de retour. Aristote en fait, au livre IX, le commencement de l'amitié sans être encore l'amitié — on peut être bienveillant envers des inconnus, des gens jamais vus, ou des athlètes qu'on admire de loin. Il y manque la réciprocité connue et le commerce partagé qui font le lien véritable. La bienveillance est ainsi « une amitié paresseuse » qui, mûrie par le temps et la familiarité, peut devenir amitié.
- Évolution de la conscience · Spiritual Evolution / Evolution of Consciousness — Vedānta · anglais Chez Sri Aurobindo, le mouvement par lequel une conscience involuée dans la Matière remonte à travers des formes de plus en plus organisées — matière, vie, mental — jusqu'à révéler l'Esprit qu'elle porte depuis l'origine. Ce n'est pas une évolution darwinienne de structures biologiques mais l'ascension progressive d'une même Conscience-Force, cachée d'abord sous l'inconscience de la matière, qui se libère par degrés. C'est le mouvement d'ensemble ; le supramental en est l'étape ultime, non son synonyme.
- Expérience pure · 純粋経験 (junsui keiken) — Transversal · japonais Chez Kitarō Nishida, l'expérience pure est l'instant de connaissance où l'on saisit le fait tel qu'il est, avant toute interprétation. À l'instant de voir une couleur ou d'entendre un son, il n'y a pas encore quelqu'un qui sent ni quelque chose de senti : le sujet et l'objet n'ont pas surgi, le connaître et son objet ne font qu'un. Nishida en fait le sol unique d'où le moi et les choses se séparent ensuite — et le point de départ de toute sa philosophie, qui noue le zen et la pensée occidentale.
- Extractivismo · extractivisme (fr.) — Transversal · espagnol Chez Eduardo Gudynas, l'extractivismo ne désigne pas l'extraction en général — toute société extrait des ressources — mais un mode d'appropriation à grande échelle, tourné vers l'exportation de matières à peine transformées. Ce qui définit le concept n'est pas la ressource (or, pétrole, soja, minerai), mais la structure : volumes massifs, faible valeur ajoutée, destination extérieure, et un cortège d'impacts sociaux et environnementaux tenus pour le prix normal du développement. Gudynas en fait la clé de lecture des économies sud-américaines, de la colonie aux gouvernements dits progressistes.
F
- Fa · 法 (fǎ) — Transversal · chinois La loi telle que la pense le légisme de Han Fei : un standard objectif, public, écrit, le même pour tous sans égard au rang. Statuts et ordres formulés par l'État, assortis de récompenses pour qui obéit et de châtiments pour qui transgresse. Le souverain ne gouverne pas par la vertu ni par l'exemple, mais en rendant le mal impraticable — il « utilise l'incapacité des hommes à mal faire » plutôt que de compter sur leur bonté.
- Fanāʾ · فناء (fanâ) — Soufisme · arabe Mot arabe signifiant « extinction », « anéantissement ». Dans le vocabulaire soufi, l'effacement du moi séparé dans le divin : non la mort, mais la disparition de celui qui se tenait pour un centre. ʿAttâr en fait la septième et dernière vallée du chemin spirituel, celle au-delà de laquelle nul ne peut avancer — car il n'y reste plus personne pour avancer.
- fanāʾ fi-l-tawhīd — Soufisme · arabe Anéantissement de l'ego dans l'unicité divine. État où le sujet, absorbé par la présence de Dieu, cesse d'exister comme entité séparée pour ne plus percevoir que Lui. Ce n'est pas une destruction, mais une dissolution où l'individualité se fond dans la réalité ultime, révélant l'unité sous-jacente à toute apparence de multiplicité.
- Fatum · fatum — Philosophie occidentale · latin Le Destin, chez Boèce (livre IV) : non une puissance aveugle, mais le déploiement temporel de la Providence divine. Une seule réalité, deux regards. Vue dans l'unité simple de l'intelligence de Dieu, l'action divine se nomme Providence ; vue dans son étalement multiple à travers l'espace et le temps, elle se nomme Destin. Le Destin dépend de la Providence comme l'exécution dépend du plan de l'artiste : Dieu conçoit tout d'un seul jet, puis le réalise « par une série d'opérations successives ». À distinguer du destin aveugle des Anciens et de la [Fortune](/lexique/roue-de-la-fortune/) capricieuse ; de l'[eph-hemin](/lexique/eph-hemin/) stoïcien, car le Destin ne se maîtrise pas — seul l'assentiment le fait ; et de l'[amor fati](/lexique/amor-fati/) nietzschéen, aimer la nécessité pour elle-même.
- Fétichisme de la marchandise — Philosophie occidentale · français Concept forgé par Marx au premier chapitre du Capital. Dans une société qui produit pour l'échange, les rapports sociaux entre les hommes — qui travaille, pour qui, à quelles conditions — prennent l'apparence de rapports entre les choses : une marchandise « vaut » une autre comme si la valeur était une de ses propriétés physiques. Marx emprunte le mot « fétichisme » à la science des religions de son temps pour nommer ce renversement, où les produits de la main humaine se dressent en face de leur producteur comme des puissances autonomes. À la différence des sagesses anciennes, qui logent le désordre des biens dans l'âme qui les convoite, le fétichisme marxien est objectif : il tient à la forme sociale de la chose, non à la passion du sujet, et ne se dissout donc pas par la seule discipline du désir.
- fruição · savourer la vie — Krenak · portugais Mot portugais que le penseur krenak Ailton Krenak (A vida não é útil, 2020) oppose à l'utilité : la vie n'est pas un moyen, elle est fruição — on la savoure comme on est dans une danse, sans la régler sur un but. Non pas tirer profit de l'existence, mais y être pleinement, « comme un petit poisson dans un océan immense ». Le contraire de la vie ramenée à son rendement, à un curriculum, à une survie marchandée.
G
- Ganying 感應 · 感應 (gǎnyìng) — Transversal · chinois La résonance : stimulus (*gan*) et réponse (*ying*) entre les choses d'une même catégorie (*lei*), qui s'affectent à distance sans contact ni chaîne causale. Dans la cosmologie Han de Dong Zhongshu, le Ciel et l'homme se répondent ainsi, parce que tous deux possèdent le yin et le yang et appartiennent au même ordre. La *ganying* n'est pas une causalité mécanique qui pousse de proche en proche ≠ une coïncidence fortuite : c'est un accord par parenté de nature, comme deux cordes accordées qui vibrent ensemble.
- Gaudium — Stoïcisme · latin La joie stable du sage stoïcien : non l'humeur gaie ni le plaisir qui passe, mais le contentement profond né d'une âme droite — bonne conscience, résolutions honnêtes, actions droites. Sérieuse et substantielle, elle ne dépend d'aucun dehors : c'est la seule joie que la fortune ne puisse reprendre, parce qu'elle n'en vient pas.
- Gewu · 格物 (géwù) — Transversal · chinois « L'investigation des choses » : le premier des huit degrés du programme moral de la Grande Étude (Daxue). Le texte fait dépendre la sincérité de l'intention de l'extension du savoir, et l'extension du savoir du gewu — « l'extension du savoir consiste dans l'investigation des choses ». De ce point de départ remonte toute la chaîne qui mène du cœur rectifié à la paix du monde. Le terme deviendra le foyer d'un grand désaccord : Zhu Xi y lit l'examen exhaustif du principe (li) présent en chaque chose ; Wang Yangming, lui, comprend ge comme « rectifier » — rectifier les choses, c'est-à-dire les affaires du cœur, et non amasser un savoir extérieur.
- Gloire — Philosophie occidentale · français Chez Schopenhauer, la gloire est le pendant positif de l'honneur, et son inverse exact : là où l'honneur atteste seulement qu'on ne fait pas exception, la gloire affirme qu'on en est une. Elle ne se réclame pas — nul ne peut se l'attribuer à soi-même — mais se mérite par une production hors du commun, acte ou œuvre. Les actions dépendent de l'occasion et du témoin ; les œuvres, elles, durent et se jugent par elles-mêmes, ce qui rend leur gloire la plus sûre et la plus tardive.
- Grammaire de l'animéité — Potawatomi · français Formule par laquelle la traductrice de Robin Wall Kimmerer rend l'anglais « grammar of animacy ». Dans le potawatomi — langue anishinaabe de l'enfance perdue de l'autrice —, la langue elle-même partage les êtres entre animés et inanimés, et range parmi les animés bien plus que les humains : les plantes, les rochers, l'eau, les montagnes. Ce n'est pas le locuteur qui choisit de traiter l'arbre en sujet ; c'est la structure de la langue qui l'y oblige. Là où l'anglais — et le français — ne disposent que de « ça » pour le non-humain, le potawatomi conjugue le vivant comme une personne.
- Guī gēn · 歸根 (guī gēn) — Taoïsme · chinois Le retour à la racine : le mouvement par lequel les dix mille êtres, après leur essor, reviennent à leur origine — au fond vide et immobile d'où ils sont nés. Au chapitre XVI du Tao Te King, ce retour s'enchaîne en une suite de noms : revenir à la racine, c'est le repos ; le repos, c'est revenir à la vie ; revenir à la vie, c'est le constant ; connaître le constant, c'est être éclairé. Non un déclin mais l'accomplissement du cycle, qui ramène toute chose au fond d'où elle ne s'était qu'apparemment détachée.
- Guṇa · गुण (guṇa) — Vedānta · sanskrit Les trois guṇa sont les modes constitutifs de la nature (prakṛti) : sattva (clarté, équilibre), rajas (passion, mouvement) et tamas (inertie, obscurité). Burnouf les rend par « Vérité, instinct, obscurité ». Tout ce qui existe dans le monde manifesté résulte de leur mélange et de leur prédominance changeante. Ce ne sont pas des vertus à acquérir mais des forces impersonnelles qui tissent la matière — y compris l'âme tant qu'elle s'y croit attachée.
H
- Hairât · حيرة (hairât) — « hairât » chez Garcin de Tassy — Soufisme · arabe Mot arabe pour la stupéfaction, l'ahurissement, l'égarement de qui ne sait plus où il est. Dans le poème d'ʿAttâr, la hairât est la sixième des sept vallées du chemin, « la terrible stupéfaction ». Le chercheur qui l'atteint, ayant traversé l'amour, la connaissance, l'autosuffisance et l'unité, se retrouve sans savoir : il ne distingue plus, ne sait plus s'il est ou n'est pas. Cette perte n'est pas un échec mais l'avant-dernière station, juste avant l'anéantissement.
- Haoran-zhi-qi · 浩然之氣 (hàorán zhī qì) — Transversal · chinois Le « souffle vaste » de Mencius : une énergie morale que le sage dit nourrir en lui, et qui « emplit tout l'espace entre le ciel et la terre ». Elle naît de l'accumulation d'actes justes, non d'actes isolés, et s'accompagne de la justice et de la Voie ; privée d'elles, elle dépérit. Wing-tsit Chan la rend par « strong, moving power » et la translittère hao-jan chih ch'i. (Le confucianisme n'a pas d'entrée propre dans la nomenclature : ce terme y est classé comme transversal.)
- Hau — maori · maori Mot māori : le souffle, le vent, la force vitale qui circule. Au sens ordinaire, hau désigne le vent, et se retrouve dans hauora, « souffle de vie, santé, vigueur ». Mais le concept que Marcel Mauss a rendu célèbre, par l'intermédiaire de l'ancien Tamati Ranapiri, est le hau du don : l'esprit de la chose donnée. Quand un taonga (objet précieux) passe de main en main, il emporte une part de la force vitale du donneur et de sa parenté, enchevêtrant les vies de celui qui donne et de celui qui reçoit. Garder le hau pour soi met en péril ; il doit repartir. Le hau ne solde pas l'échange — il le relance, et tisse la solidarité de proche en proche.
- Hēgemonikon · ἡγεμονικόν (hēgemonikon) — Stoïcisme · grec Le hēgemonikon est, chez les stoïciens, la partie directrice de l'âme : le centre où se forment les jugements, où l'on accorde ou refuse son assentiment aux représentations. Tout le reste de l'âme et du corps lui obéit. Chez Marc Aurèle, c'est le seul lieu qui demeure inviolable — ni la douleur, ni la mort, ni autrui ne peuvent l'atteindre tant qu'il ne se trouble pas lui-même. Le soin de soi consiste à le maintenir droit.
- Hèsychia · ἡσυχία (hēsychia) — Mystique chrétienne · grec L'hèsychia est la quiétude du solitaire : non l'absence de bruit, mais le repos de l'âme qui a cessé de se disperser et se tient tout entière devant Dieu. Les Pères du désert en font le socle de la vie monastique — elle s'obtient par la fuite des hommes et la garde du silence, et elle n'est pas une fin mais un fondement : le lieu où la prière devient possible.
- Hexis · ἕξις (hexis) — Philosophie occidentale · grec La disposition durable, l'état acquis : la manière d'être stable qu'on se donne en répétant les mêmes actes, et que l'habitude grave dans le caractère. La nature ne nous offre que la possibilité d'une vertu ; l'hexis est ce que nous en faisons. La vertu morale est une hexis — une qualité acquise qui dépend de notre volonté, et non un sentiment passager ni une aptitude reçue toute faite. À distinguer de l'aptitude purement naturelle, qu'aucune répétition ne donne, et de l'energeia, l'exercice en acte qui met cette disposition au travail.
- Hominisation — Philosophie occidentale · français Pour Teilhard de Chardin, l'hominisation désigne le franchissement du « pas » de la réflexion : le moment où la vie, dans l'homme, se replie sur elle-même et devient capable de se savoir. Ce n'est pas un degré de plus dans l'évolution animale, mais un changement d'état — le passage de l'instinct à la pensée. Le terme couvre deux échelles : le seuil individuel, où un être accède à la conscience réfléchie, et le seuil collectif, où l'espèce entière s'humanise et se spiritualise au fil de la civilisation.
- Homonoia · ὁμόνοια (homonoia) — Philosophie occidentale · grec La concorde : ce qu'Aristote nomme « l'amitié civile », l'accord d'une cité sur ce qu'il faut vouloir et faire. Non pas une simple conformité d'opinions — des inconnus peuvent penser de même sur l'astronomie sans aucune concorde entre eux — mais l'entente pratique sur les intérêts généraux : prendre le même parti et exécuter de concert la résolution commune. Elle s'applique toujours à des actes, et à ceux qui importent à tous. Elle suppose des gens de bien, car les méchants, par égoïsme sans frein, sont perpétuellement en désaccord.
- Honneur — Philosophie occidentale · français Chez Schopenhauer, l'honneur n'est pas une vertu mais un tribunal : l'opinion qu'ont les autres de notre valeur, et la crainte qu'elle nous inspire. Il ne mesure pas ce que nous valons, mais ce que nous représentons aux yeux d'autrui. C'est une conscience retournée vers le dehors, dont le siège est dans la tête des autres et non dans la nôtre.
- Honte prométhéenne · die prometheische Scham — la honte prométhéenne ; das prometheische Gefälle / le décalage prométhéen — Philosophie occidentale · allemand Concept forgé par Günther Anders (Die Antiquiertheit des Menschen, 1956) : la honte que l'homme éprouve devant la perfection des objets qu'il a lui-même fabriqués. Face à des machines exactes, infaillibles, l'humain se découvre inférieur à ses propres produits — honte non d'avoir mal agi, mais d'être né plutôt que fabriqué, d'être un vivant faillible, imprécis, mortel, « dépassé » par la haute qualité de ce qu'il a fait. Anders la relie au décalage prométhéen (das prometheische Gefälle) : le fossé grandissant entre ce que l'homme peut produire et ce qu'il peut encore se représenter, ressentir ou assumer. Là où la honte ordinaire se joue devant autrui, celle-ci se joue devant des choses ; son objet n'est pas une faute, mais la condition même d'être créature.
ʻ
I
- Impuissance des méchants — Philosophie occidentale · latin Thèse paradoxale du livre IV de Boèce : les méchants sont faibles, non forts. Tous les hommes, bons ou mauvais, tendent par nature au même but, le [souverain bien](/lexique/souverain-bien/) ; mais les bons l'atteignent par le moyen naturel — la vertu — tandis que les méchants, réduits à des moyens contre nature, manquent précisément ce qu'ils veulent le plus. Le pouvoir de nuire n'est donc pas une puissance : puisque le mal « n'est rien », celui qui ne peut que le mal ne peut rien. Le scélérat qui semble tout obtenir échoue à la seule chose qui compte. À distinguer de l'[eph-hemin](/lexique/eph-hemin/) stoïcien, qui concerne ce que je maîtrise (l'assentiment), non la vraie puissance ; et des faveurs de la [Fortune](/lexique/roue-de-la-fortune/), qui laissent le méchant heureux mais toujours impuissant au bien.
- Indisponibilité — Philosophie occidentale · français Chez Hartmut Rosa, l'indisponibilité (en allemand Unverfügbarkeit) est la qualité de ce qui ne peut être rendu pleinement maîtrisable, prévisible et « à disposition ». Ce qui résonne avec nous — un être aimé, une œuvre, un paysage — doit garder une part qui nous échappe. Loin d'être un manque, cette réserve d'insaisissable est la condition même d'une relation vivante au monde.
- Insociabilité — Philosophie occidentale · français Chez Schopenhauer, pente naturelle — non vertu, non ascèse — de l'homme d'un haut degré intellectuel à se retirer du commerce des hommes. La règle est de proportion : plus un esprit possède en lui-même, moins le dehors lui est nécessaire, et moins les autres peuvent lui servir ; la richesse intérieure rend la société presque inutile. L'insociabilité n'est donc pas misanthropie ni discipline, mais le revers d'une autarcie mentale. Elle prolonge la [douleur et l'ennui](/lexique/douleur-et-ennui/) : l'esprit riche remplit seul son vide, quand l'esprit pauvre court aux réunions pour fuir le sien. À distinguer de l'[anachôrèse](/lexique/anachoresis/) monastique, retraite ascétique voulue pour Dieu, et de l'[autarkeia](/lexique/autarkeia/) stoïcienne, autosuffisance conquise par la vertu : l'insociabilité schopenhauerienne est reçue avec l'intelligence, non gagnée sur soi.
- Intrusion de Gaïa — Philosophie occidentale · français Expression forgée par la philosophe Isabelle Stengers pour nommer l'irruption d'une puissance globale — le système-Terre déréglé — qui s'impose à l'humanité sans la consulter et la rappelle à sa dépendance. Gaïa, ici, n'est ni une déesse bienveillante ni « la nature » harmonieuse : c'est une force indifférente à nos raisons, qui pose une question sans s'intéresser à notre réponse.
- Ira · ira — Stoïcisme · latin Colère, courroux. Pour les stoïciens, l'ira n'est pas une humeur ni une fatalité du tempérament, mais une passion née d'un jugement et d'un assentiment de la raison qui s'égare : on consent à l'idée qu'une injure appelle vengeance. Parce qu'elle repose sur un jugement, elle se défait par le jugement — et son remède propre est la mora, le délai qui rend à la raison le temps de revenir.
- Istignâ · استغناء (istignâ) — « istignâ » chez Garcin de Tassy — Soufisme · arabe Mot arabe pour l'autosuffisance, l'indépendance : se passer de tout, n'avoir besoin de rien. Dans le poème d'ʿAttâr, l'istignâ est la quatrième des sept vallées du chemin. On n'y entre qu'après avoir renoncé à son âme et à son cœur ; celui qui s'y arrête découvre que ni le savoir ni les œuvres ne lui suffisent plus, et que se suffire à soi-même n'est possible qu'en cessant de vouloir posséder quoi que ce soit.
J
- Jakon joi · jakon joi — Shipibo · shipibo Expression shipibo-konibo que l'artiste Chonon Bensho donne pour titre à son texte et glose par « the good word », la bonne parole. La parole n'y est pas bonne au sens moral d'un contenu édifiant : elle est bonne comme une eau est vive, parce qu'elle « boit à la même source aérienne et végétale » qui nourrissait les anciens sages Onanya. À côté d'elle, Chonon Bensho décline la pensée — shina — en koshi shina (pensée forte), ani shina (grande), jakon shina (bonne), metsa shina (belle), et la parole — joi — en koshi joi (parole forte) : pensée et parole sont des matières vivantes qu'on tient bonnes en restant relié, non des facultés privées qu'on produit seul.
- Jian'ai · 兼愛 (jiān'ài) — Transversal · chinois L'amour universel ou inclusif que prêche Mozi : aimer tous les hommes également, sans graduer son affection selon la proximité. Là où le confucianisme fait commencer la bienveillance par les siens, Mozi pose un même soin pour l'étranger et pour le proche, et le justifie par son bénéfice : un monde où chacun traite le pays, la famille, la personne d'autrui comme les siens cesse de se déchirer.
- Jñāna · ज्ञान (jñāna) — Vedānta · sanskrit La connaissance : non un savoir accumulé, mais la lucidité qui dénoue l'ignorance et délivre. Voie à part entière dans la Gîtâ — le « Yoga de la Science » (chapitre IV) —, jñāna affranchit par la vision juste là où la dévotion affranchit par l'amour et l'action désintéressée par le don de l'œuvre. Ce que cette connaissance fait disparaître n'est pas une erreur de raisonnement mais la confusion qui attache l'âme aux œuvres et à leurs fruits. La Gîtâ en fait un feu : ce qui s'y consume, ce sont les actes eux-mêmes, et avec eux le lien des renaissances.
- Joie · laetitia (latin scolastique) — Philosophie occidentale · français Pour Spinoza, la joie n'est pas une humeur stable ni une « valeur ». C'est le passage de l'âme d'une moindre à une plus grande perfection — autrement dit, le franchissement d'un seuil de puissance d'agir. La joie ne se possède pas, elle se traverse.
- Jōriki · 定力 (jōriki) — Bouddhisme · japonais Le jōriki est la force née de la concentration : la puissance qui surgit quand l'esprit, unifié et porté à un seul point dans le zazen, cesse d'être dispersé. Plus qu'une simple aptitude à se concentrer, c'est une force dynamique qui, une fois mobilisée, permet d'agir d'emblée, sans délibérer, de façon juste — et délivre de l'esclavage des passions. Premier des trois buts de l'assise, il se cultive sans fin par la pratique, et s'efface si on la néglige.
- Junzi · 君子 (jūnzǐ) — Transversal · chinois L'homme de bien, la personne accomplie — littéralement « fils de prince », mais que Confucius arrache à la naissance pour en faire un titre moral. Wing-tsit Chan le rend par « the superior man » : non l'aristocrate de sang, mais celui qui s'est élevé par la culture de soi. Le *junzi* se reconnaît à ce qu'il vise — la vertu plutôt que les biens, le juste plutôt que le profit, le blâme en soi plutôt qu'en autrui. Confucius le définit toujours par contraste avec le *xiaoren* 小人, l'homme de peu, qui mesure tout à son avantage. La noblesse, dans cette langue, cesse d'être héritée : elle se gagne. Le *junzi* n'est pas le noble par le sang ; il n'est pas le *xiaoren*, son exact opposé moral. (Le confucianisme n'a pas d'entrée propre dans la nomenclature : ce terme y est classé comme transversal.)
K
- Kaitiaki — maori · maori Mot māori : le gardien — souvent une tribu entière, plutôt qu'un individu — investi de la charge de veiller sur un lieu, une ressource ou un peuple. Selon Hirini Moko Mead, ce sont traditionnellement les tribus en occupation qui étaient les kaitiaki de tous les lieux de leur territoire ; revendiquer aujourd'hui le statut de kaitiaki d'un wāhi tapu, un lieu sacré, sert aussi à asseoir une prétention d'occupation ou de propriété. Le kaitiaki désigne l'agent, celui ou ceux qui gardent ; la kaitiakitanga, déjà publiée dans ce dictionnaire, désigne la charge elle-même, l'exercice continu de cette garde. Le terme n'est donc pas d'abord un concept écologique : c'est une position à la fois généalogique et politique, aujourd'hui réinvestie dans les revendications foncières et les demandes de reconnaissance.
- Kaitiakitanga · kaitiaki (gardien) + -tanga (suffixe d'abstraction) — maori · maori Mot māori : la charge de gardien qui lie un être à ce qu'il protège — le territoire, le cours d'eau, la forêt, le peuple. Selon Anne Salmond, anthropologue de la Nouvelle-Zélande, le kaitiaki, le gardien, porte des obligations très particulières de prendre soin de ceux qu'il protège, obligations fondées sur l'exercice du mana, la puissance ancestrale. Le gardiennage n'est donc pas un mandat administratif mais un rapport de parenté et d'autorité hérité : on garde ce dont on répond devant les ancêtres. Dans la conception ancienne, ce sont des êtres autres qu'humains — taniwha, requins, raies — qui exercent le kaitiakitanga sur des portions d'océan ; l'homme est gardé avant d'être gardien. Le kaitiakitanga n'est pas la « gestion » d'une ressource ni la « tutelle » utilitaire d'un capital naturel : c'est une responsabilité de soin enracinée dans le lien, où l'on doit des comptes à ce qu'on protège.
- Kalyāṇa-mitta · kalyāṇa-mitta (« noble ami ») — Bouddhisme · pali Le « bon » ou « noble » ami : dans le bouddhisme, le compagnon qui tire vers le bien — celui dont la fréquentation aide à la marche vers la délivrance. Le Dhammapada n'emploie pas le terme, mais en pose la règle : on ne chemine qu'avec un égal ou un meilleur ; à défaut, mieux vaut voyager seul. Le bon compagnon est un secours sur la route, non son terme — qui se gagne par soi. À distinguer de la philia d'Aristote, qui fait de l'ami une part constitutive de la vie heureuse.
- Kama · kāma — Vedānta · sanskrit Le désir, l'appétit, la convoitise. Quand Arjuna demande ce qui pousse l'homme au mal « comme par une force étrangère », Krishna répond : c'est le kāma. Dans la Bhagavad-Gîtâ, le désir n'est pas un manque neutre à combler mais une puissance dévorante, ennemie de la connaissance, qui obscurcit le jugement et enchaîne l'âme à ses objets.
- Kamuy · kamuy (variante romanisée kamui) — ainu · ainu Mot ainu (Hokkaidō, Sakhaline, Kouriles) souvent rendu par « dieu » ou « esprit », mais qui désigne surtout une personne non humaine : le hibou, l'ours, le feu du foyer, l'eau courante, jusqu'à l'embarcation de bois. Dans les yukar — les chants transcrits dès 1922 par Chiri Yukie, première Ainu à fixer la littérature orale de son peuple —, un kamuy parle à la première personne et porte son propre refrain. L'aîné Shigeru Kayano le formule simplement : un dieu habite chaque élément de la grande terre, et ces dieux ressemblent aux humains, parlent, ont leur propre pays. Kamuy ne nomme donc pas « la Nature » comme un fond impersonnel, mais un hôte que l'on accueille, à qui l'on rend des égards et que l'on peut offenser.
- Karma · karma (karman) — Vedānta · sanskrit L'acte, et par extension la conséquence de l'acte. Dans la Bhagavad-Gîtâ, le karma n'est pas d'abord la loi morale de rétribution qu'en a fait l'Occident, mais le principe même de l'activité : tout, dans le cosmos, se tient par l'Acte. Nul ne peut s'en abstenir ; la question n'est donc pas d'agir ou non, mais de la manière d'agir.
- Karma-yoga · karma-yoga — Vedānta · sanskrit La voie de l'action — l'une des trois grandes voies de la Bhagavad-Gîtâ avec la connaissance et la dévotion. Krishna l'oppose à la « Science selon la Raison » (le Sânkhya) : non pas renoncer aux œuvres, mais les accomplir en se déliant de leur fruit. Agir sans s'enchaîner par l'action, telle est l'Union (yoga) que la Gîtâ enseigne au guerrier qui voudrait fuir le combat.
- Karuṇā · karuṇā (sct. karuṇā) — Bouddhisme · pali La compassion : le mouvement intérieur qui veut voir cesser la souffrance d'autrui. Deuxième des quatre « demeures sublimes » (brahmavihāra). Le Dhammapada emploie le mot français de Hû au verset 270, qui fait de la compassion pour tous les êtres la marque de l'accompli.
- Kathêkon · καθῆκον (kathêkon) — Stoïcisme · grec Le kathêkon est l'action convenable : ce que la situation présente réclame, l'acte ajusté au rôle et à l'instant. Manger quand c'est l'heure de manger, soigner son père, tenir son rang de frère, supporter la fièvre droitement. Ce n'est pas la perfection morale du sage mais le geste que tout homme en progrès peut accomplir : non « ce qui est bien en soi », mais « ce qui convient ici ». Toute la conduite stoïcienne se règle à cette mesure, relation par relation, circonstance par circonstance.
- Kené · kené (sing.) / kenebo (plur.) — Shipibo · shipibo Mot shipibo-konibo que l'anthropologue Luisa Elvira Belaunde traduit par « diseño » (motif, dessin). Le kené désigne les tracés géométriques que les femmes shipibo-konibo posent sur la peau, la céramique, le tissu, le bois. Mais le motif visible n'est que la part matérielle d'une même chose : le kené est aussi reçu en vision sous l'effet de plantes rituelles (rao), chanté en suivant du doigt ses chemins, et tenu pour curatif. Dessin, vision, chant et soin ne sont pas quatre usages d'un ornement — ce sont les états d'une seule réalité, l'énergie des plantes rendue sensible.
- Kénōsis · κένωσις (kenōsis) — Mystique chrétienne · grec Mot grec tiré du verbe kenoō, « vider », « rendre vide ». Il désigne l'abaissement volontaire par lequel le Christ, selon l'hymne de Paul aux Philippiens, « s'est vidé lui-même » (heauton ekenōsen) de sa condition divine pour prendre la forme du serviteur. La mystique chrétienne en a fait le modèle de tout dépouillement : descendre au lieu de monter, se défaire de la puissance plutôt que la saisir. Simone Weil en reprend le geste à son compte — l'homme imitant le retrait de Dieu.
- Kenshō · 見性 (kenshō) — Bouddhisme · japonais Dans le Zen, le kenshō est la percée initiale : l'instant où l'on « voit dans » sa propre nature et saisit la vraie substance du Soi. Littéralement « voir (見) la nature (性) », c'est le premier aperçu de l'éveil — non son achèvement. Il ouvre la voie au satori plénier sans encore le contenir.
- Kiatsi — nomatsigenga · nomatsigenga Chez les Nomatsiguenga, le Kiatsi est un maître des profondeurs des rivières et des lacs : un être au long pelage, aux barbes longues « comme les couleuvres », qui saisit avec elles ceux qui passent sur l'eau. Il n'attaque pas pour attaquer : il a beaucoup de filles, et il fait chavirer les embarcations pour que les hommes réclamés par elles restent vivre au fond, mariés. Ceux qui disparaissent dans le remous ne montent pas au ciel — leur âme est « demandée » par les êtres des profondeurs. Le Kiatsi n'est ni un monstre à vaincre ni un accident : c'est un dueño, un propriétaire du monde aquatique qui prélève des vivants comme gendres.
- Kōan · 公案 (kōan) — Bouddhisme · japonais Le kōan (chinois kung-an) est le « cas public » : à l'origine un document, une décision faisant jurisprudence. Le Zen en a fait un instrument d'éveil — une énigme ou anecdote des anciens maîtres que le disciple doit « passer », et qui épuise le mental discursif jusqu'à la percée. Le célèbre « son d'une seule main » en est le type.
- kobade · un maillon dans une chaîne — Nishnaabeg · nishnaabemowin Mot nishnaabemowin rapporté par l'écrivaine michi saagiig nishnaabeg Leanne Betasamosake Simpson (As We Have Always Done, 2017), qui le tient de l'aînée Edna Manitowabi : un seul terme pour désigner les arrière-grands-parents ET les arrière-petits-enfants — un maillon dans la chaîne entre les générations, les nations, les états d'être et les individus. Par extension, la lignée et la nation elles-mêmes, « un long kobade qui cycle à travers le temps », noué à toutes les nations du vivant. Le locuteur ne se pense pas au bout de sa lignée mais comme un maillon, tenu et tenant, avec une obligation tournée vers l'aval : donner plus qu'on ne prend, pour le kobade à venir.
- Kuarara · kuarara (var. karuara) ; gens-de-l'eau du Premier Soleil — kukama · kukama Chez les Kukama-Kukamiria de l'Amazonie péruvienne, les <em>kuarara</em> sont les gens qui habitent sous la terre et sous l'eau, dans le Premier Soleil (<em>Wepe Kuarachi</em>), le plus bas des cinq espaces du monde. On les reconnaît à leurs bonnets rayés et à leurs pieds ronds et larges. Leur fonction n'est pas décorative : ils sont ceux qui tiennent le monde. Dans la lagune vit un boa immense, le <em>Muiwatsu</em>, esprit de sorcier châtié, qui cherche sans cesse à s'échapper — et s'il sort, il déchaîne les grands remous, les <em>muyunas</em>. Les kuarara commandent alors à leurs créatures, le tigre et la <em>taricaya mama</em>, de le retenir par la queue. Le kuarara n'est pas une divinité qu'on prie ni un décor du mythe : c'est un ouvrier invisible de la stabilité du monde, dont dépend que la terre ne dérive pas.
- kuleana · prononc. « kou-lé-A-na » — kanaka-oiwi · hawaïen Mot hawaiien (ʻōlelo Hawaiʻi) : la parcelle, la charge, le droit-devoir qui attache une personne à un lieu précis. George Kanahele montre qu'avant 1778, la vie hawaiienne était fixée : un homme naissait, travaillait, se mariait, mourait « en un seul lieu, un seul kuleana, en un seul ahupuaʻa » — l'ahupuaʻa étant la division de terre qui va de la montagne à la mer. Le kuleana n'est donc pas d'abord une possession : c'est le lot qui vous revient et vous requiert, au même endroit où vos ancêtres ont vécu. Le mot a aussi désigné, après la réforme foncière de 1850, les parcelles concédées en titre aux roturiers — ce que Kanahele appelle leurs « terres ancestrales ». Avoir un kuleana, c'est avoir un poste : un lieu dont on répond.
L
- L'insuffisance de la richesse — Philosophie occidentale · français Argument dialectique de Boèce (livre III) : la richesse, loin de supprimer le besoin, l'accroît, et ne rend jamais son possesseur autosuffisant. Interrogé sur ses trésors passés, Boèce reconnaît n'avoir jamais connu un jour sans désir ni chagrin — preuve que le riche a encore besoin, donc ne se suffit pas à lui-même. Pire : la richesse elle-même expose à un besoin supplémentaire, celui d'une protection contre qui voudrait la ravir.
- La douleur et l'ennui — Philosophie occidentale · français Les deux ennemis du bonheur humain selon Schopenhauer. La vie oscille entre eux : le besoin et la privation, sort des classes pauvres, engendrent la douleur ; l'aise et l'abondance, sort des riches, font naître l'ennui. S'éloigner de l'un rapproche de l'autre — le bonheur n'est jamais un état stable, mais un point d'équilibre menacé aux deux bords. Subjectivement, la susceptibilité à chacun varie en raison inverse de l'autre, réglée par la mesure des forces intellectuelles : l'esprit obtus souffre peu mais s'ennuie, l'esprit riche remplit le vide mais sent plus vivement la douleur. À distinguer de l'ataraxie, tranquillité conquise et tenue par la discipline : ici, aucune rive stable, seulement un balancier.
- la femme du Ciel · Skywoman — Potawatomi · anglais Nom que la botaniste Robin Wall Kimmerer (peuple potawatomi) donne, dans son anglais d'écriture — et non un mot d'une langue autochtone —, à la première femme du récit d'origine que portent les peuples des Grands Lacs nord-américains. Elle tombe du monde d'en haut par un trou du ciel, serrant contre elle un petit paquet : des fruits et des graines arrachés à l'arbre du monde céleste. Les animaux la sauvent — les oies l'amortissent, la tortue prête son dos, un rat musqué meurt en rapportant un peu de boue du fond —, et sur cette boue étalée sur la carapace elle sème ses graines et danse un monde vert. Le nom ne désigne pas une déesse qui ordonne d'en haut, mais une posture : la première ancêtre arrive en jardinière et en invitée, les mains pleines, débitrice — elle reçoit la terre des autres vivants et leur rend en la faisant pousser. Kimmerer l'oppose terme à terme à Ève : deux femmes tombées d'un jardin et d'un ciel, mais l'une vers le bannissement (la terre comme peine, le vrai séjour ailleurs), l'autre vers la co-création (la terre comme don et demeure).
- La récolte honorable · the Honorable Harvest — Potawatomi · anglais Code non écrit du prélèvement que Robin Wall Kimmerer, botaniste et membre de la nation potawatomi, recueille dans les pratiques de cueillette et de chasse autochtones. Il ne règle pas la quantité que l'on peut prendre mais la manière de le prendre : demander la permission, n'emporter que ce qui est donné, ne jamais épuiser, remercier, rendre un présent en retour. Prélever pour vivre y devient un échange entre personnes — humaines et non humaines — et non l'exploitation d'une ressource.
- Le commun — Philosophie occidentale · français Chez Dardot et Laval, le commun ne nomme ni une chose, ni une ressource, ni un patrimoine partagé : c'est le principe politique d'une activité par laquelle des hommes engagés dans une même tâche s'obligent réciproquement. Une rivière, un logiciel, une forêt ne sont pas « communs » par nature ; ils le deviennent seulement quand une pratique les institue comme tels et en règle ensemble l'usage. Le commun, c'est donc un faire, pas un avoir — et ce qu'il institue est par principe soustrait à l'appropriation.
- Ley de Origen · kággaba (kogi) — Kogi · espagnol « Loi d'origine » : pour le peuple kággaba (kogi) de la Sierra Nevada de Santa Marta, la loi qui ordonne le territoire et la vie n'est pas écrite en mots mais inscrite dans les codes de la terre elle-même, consacrée depuis l'origine des choses. Terme espagnol employé par l'Organisation Gonawindúa Tayrona, la voix publique des Kággaba, pour rendre au-dehors une notion qui, dans leur monde, « n'est pas écrite en mots » et se pratique au quotidien par les mamos et les communautés.
- Li · 理 (lǐ) — Transversal · chinois Le « principe » du néo-confucianisme de l'école Cheng-Zhu : l'ordre intelligible, la structure ou raison d'être qui fait que chaque chose est ce qu'elle est. Antérieur à toute forme, le *li* est ce par quoi les choses existent ; il s'oppose et se conjoint au souffle ou force matérielle, le qi, par lequel elles prennent corps. Chez Zhu Xi, principe et force matérielle ne se séparent jamais en fait, mais doivent se distinguer en pensée : l'un est la loi d'être, l'autre l'instrument. (À ne pas confondre avec le *li* 禮 des rites ; le confucianisme n'a pas d'entrée propre dans la nomenclature : ce terme y est classé comme transversal.)
- Liangzhi · 良知 (liángzhī) — Transversal · chinois Le « savoir inné » : la faculté du cœur-esprit qui connaît spontanément le bien et le mal, sans étude ni délibération. Pour Wang Yangming, ce n'est pas un acquis livresque mais la substance même de l'esprit, présente en chacun ; toute la pratique consiste à la « porter à son comble » (zhi liangzhi 致良知, l'extension du savoir inné), c'est-à-dire à la suivre sans la trahir. (Le confucianisme n'a pas d'entrée propre dans la nomenclature : ce terme y est classé comme transversal.)
- Ligne de fuite — Philosophie occidentale · français Chez Deleuze et Guattari, la ligne de fuite est ce qui échappe à un agencement et le fait varier : le mouvement par lequel un ensemble cesse de se reproduire à l'identique et se met à changer de nature. Elle ne sépare pas, elle déterritorialise — elle ouvre un dehors. Loin d'être l'accident ou la marge d'une structure, elle en est l'élément premier : un champ social, un corps, une langue se définissent d'abord par ce qui fuit en eux.
- Līlā · लीला (līlā) — Vedānta · sanskrit Le jeu divin : l'existence cosmique conçue non comme une tâche, une chute ou une machine, mais comme le déploiement gratuit d'une joie qui se donne en spectacle à elle-même. Le réel ne sert à rien — il joue. Chez Aurobindo, līlā est l'une des trois manières de regarder le monde dans sa relation à l'absolu, à côté du voile (māyā) et de la nature qui œuvre (prakriti). Là où ces deux-là disent l'illusion ou le travail, līlā dit la félicité : l'Être joue à se manifester pour la pure béatitude de se créer.
- Línea Negra · espagnol de contact ; kággaba/kogi — Kogi · espagnol « Ligne noire » : pour le peuple kággaba (kogi) de la Sierra Nevada de Santa Marta, le tracé qui cerne le territoire ancestral en reliant les sites sacrés disposés autour du massif — des lagunes et embouchures du littoral jusqu'aux pics enneigés. Non une frontière qui sépare un dedans d'un dehors, mais un réseau de « points de connexion » dont la santé de chacun, disent-ils, tient l'équilibre de l'Univers. Terme espagnol employé par l'Organisation Gonawindúa Tayrona pour rendre au-dehors — et défendre devant l'État colombien — une notion qui « reçoit sa propre dénomination dans chacune de nos langues ».
- Logismoi · λογισμοί (logismoi) — Mystique chrétienne · grec Les pensées-tentations dans la spiritualité des Pères du désert. Non pas les pensées ordinaires, mais ces mouvements de l'esprit qui se présentent du dehors comme suggérés, et qui, si on les retient, conduisent au péché. Évagre le Pontique en a dressé la liste des huit principales. Le moine ne les choisit pas ; son combat consiste à ne pas y consentir.
M
- Machine de guerre — Philosophie occidentale · français Chez Deleuze et Guattari, la machine de guerre n'est pas d'abord une armée : c'est un agencement d'une tout autre nature que l'appareil d'État, extérieur à lui, préalable à son droit. Elle vient d'ailleurs — des sociétés de bandes, des nomades, des meutes — et invente ce que l'État ne peut produire par lui-même, la vitesse et le secret. L'État ne se dote d'une machine de guerre qu'en se l'appropriant sous forme d'institution militaire, opération qui ne cesse pas de lui poser problème.
- Mahua Yoxin · mahua yoxin — Shipibo · shipibo Mot shipibo-konibo que l'artiste Chonon Bensho emploie en négatif pour dire ce qu'une personne n'est pas : le mahua yoxin est le fantôme du mort, dépourvu de toute relation et de toute attache. Bensho l'invoque pour décrire la femme shipibo qui, elle, connaît les coutumes de ses grand-mères et marche sur la terre de ses parents — elle n'est donc pas perdue dans le monde comme l'est ce spectre sans lien. Le mot ne relève pas du surnaturel effrayant : il nomme l'envers exact de la personne enracinée dans un réseau de parenté, de savoir et de territoire.
- Makyō · 魔境 (makyō) — Bouddhisme · japonais Les makyō sont les phénomènes illusoires — visions, hallucinations, sensations — qui surgissent durant le zazen intense, à une étape précise de la pratique. De ma (魔), « démon », et kyō (境), « le monde objectif » : les apparitions « diaboliques » du sitting. Signe de la force de la concentration, point critique à mi-chemin, mais piège si l'on s'y attache.
- Malheur — Mystique chrétienne · français Chez Simone Weil, le malheur (au sens fort) n’est pas la souffrance ordinaire mais un arrachement qui détruit le « je » du dehors : un écrasement de l’âme entière, à la fois charnel, psychique et social, que la victime ne peut ni traverser ni défaire par ses propres forces. Là où la douleur reste extérieure et se supporte, le malheur avilit, fige et anéantit la personne — c’est la condition de l’esclave, du déraciné, du condamné.
- Mana — maori · maori Mot māori : le prestige, l'autorité et le pouvoir d'une personne ou d'un groupe. Chaque Māori naît avec une part de mana héritée des ancêtres (mana tipuna), proportionnée au rang et aux actes de ses parents. Mais selon Hirini Moko Mead, le mana est, de tous les attributs, le plus ouvert à l'accroissement : on l'augmente par ses propres œuvres, en élevant le mana du groupe entier — c'est la force créatrice et dynamique qui pousse à faire mieux. Le mana n'est pas un pouvoir-domination qu'on prend sur les autres : c'est une qualité sociale qui exige que d'autres reconnaissent vos mérites et vous accordent le respect.
- Mana (hawaiien) · prononc. « MA-na » — kanaka-oiwi · hawaïen Mot hawaiien (ʻōlelo Hawaiʻi) : la force universelle qui anime toute vie et tout élément de l'univers. Dans son chapitre sur la cosmologie hawaiienne, George Kanahele fait du mana le concept qui relie le mieux la vision du monde des Hawaiiens à leurs valeurs : une « énergie universelle » et une force spirituelle « divine » offerte aux humains pour se façonner eux-mêmes. Le mana énergise à des degrés variables les dieux, les chefs, les prêtres-experts, les artisans, les poètes, jusqu'au roturier, à l'animal et à la plante — la matière même dont les dieux sont formés et dont les grands hommes tirent leurs œuvres. C'est une réalité aussi cosmologique que psychologique, aussi immatérielle que matérielle.
- Manaakitanga — maori · maori Mot māori : l'hospitalité et le soin par lesquels on prend soin d'autrui en élevant son mana. Selon Hirini Moko Mead, voix de l'intérieur, Ngāti Awa, le manaakitanga est mieux compris comme un principe fondamental de conduite, qui vaut pour la plupart des cérémonies et devrait guider chacun. Sur le marae, l'étranger devenu hôte doit être nourri, logé, gardé — mais la valeur déborde le pain et le toit : elle commence avant l'arrivée des visiteurs, dans tout ce qu'on prépare pour les recevoir dignement. Sa visée profonde est de hausser le mana de ceux qu'on accueille : les événements publics doivent accroître le mana des participants, et les actes qui le diminuent font du tort. Manaaki tient d'ailleurs dans son nom le mana : prendre soin, c'est augmenter la dignité de l'autre.
- Māra · māra (pali māra) — Bouddhisme · sanskrit Le Tentateur, la mort personnifiée — « le roi de la mort ». Puissance qui « vient à bout » de celui qui vit dans l'incontinence des sens, mais ne trouve aucune prise sur le vigilant dont la pensée est faite citadelle. Dans le Dhammapada, Māra n'est pas un diable extérieur : il est la figure mythique de la pulsion qui asservit — plaisir sans mesure, négligence, convoitise — et dont l'emprise se défait à mesure que la vigilance grandit.
- Matihi thëri pë · matihi thëri pë — Yanomami · yanomami Expression yanomami que Bruce Albert traduit par « le peuple de la marchandise » : le nom que Davi Kopenawa donne aux Blancs dans La Chute du ciel. Littéralement « les gens, les habitants de la marchandise » (ou matihi pë potima thë pë, « les maîtres des marchandises »). Matihi désignait d'abord les biens précieux — cendres funéraires, ornements de plumes ; le mot s'est rabattu sur les marchandises des Blancs. C'est un exonyme : une société regardée nomme à son tour la société qui la regarde, et la définit non par un territoire ou des ancêtres, mais par l'affect qui la tient — l'amour de captation des objets accumulés. À distinguer de « consumérisme », mot du dedans : le peuple de la marchandise est un nom donné du dehors.
- Mauri — maori · maori Mot māori : l'étincelle de vie, le principe actif qui signale qu'un être est vivant — le souffle, le battement, la chaleur, la force qui anime le corps et la personnalité. Selon Hirini Moko Mead, le mauri est lié à un individu sans pouvoir s'en abstraire : quand il quitte le corps, la force vitale s'arrête net et le mauri lui-même cesse d'exister. Son état d'équilibre, lorsque la personne va bien de corps et de lien social, se nomme mauri tau, « le mauri est en paix ». Le mauri n'est pas une âme-substance qui survivrait au corps : c'est une activité, qui s'éteint avec lui.
- Māyā · माया (māyā) — Vedānta · sanskrit Dans le Védānta, māyā désigne le pouvoir cosmique par lequel la Réalité unique se manifeste en multiplicité. Le terme recouvre deux opérations distinctes : un pouvoir créateur (la force qui projette l'univers) et un pouvoir occultant (le voile qui fait prendre la manifestation pour la totalité du réel). Ces deux opérations sont inséparables — la même puissance qui crée cache ce qu'elle a créé.
- Maʿrifat · معرفة (maʿrifat) — « ma'rifat » chez Garcin de Tassy — Soufisme · arabe Mot arabe pour la connaissance, et singulièrement la connaissance par dévoilement plutôt que par accumulation. Dans le poème d'ʿAttâr, le maʿrifat est la troisième des sept vallées du chemin, celle « qui n'a ni commencement ni fin ». Chacun la parcourt selon ses forces propres — l'araignée ne suit pas le pas de l'éléphant ; elle offre « différentes faces », et les uns y trouvent le mihrab, les autres l'idole. Ce n'est pas un savoir qu'on emporte mais une lumière où, dans chaque atome, le chercheur voit le tout.
- Megalopsuchia · μεγαλοψυχία (megalopsuchia) — Philosophie occidentale · grec La magnanimité, ou grandeur d'âme : la disposition de l'homme qui se juge digne des choses les plus grandes et l'est en effet. Elle suppose donc une juste estime de soi et une réelle excellence — elle ne va pas sans toutes les vertus, dont elle est comme l'ornement. Elle a pour matière l'honneur, le plus grand des biens extérieurs. À distinguer de la vanité, qui se croit digne du grand sans le mériter, et de la petitesse d'âme, qui se déprécie au-dessous de sa valeur.
- Meletē thanatou · μελέτη θανάτου (meletē thanatou) — Stoïcisme · grec L'exercice de la mort : non pas y penser une fois, mais s'y entraîner comme à un geste qu'on répète. Le sage tient sa propre fin pour familière afin de vivre droit dès aujourd'hui, libéré de la peur qui rend esclave. C'est une discipline de la vie présente, pas une fascination pour le néant.
- Meraya · shipibo-konibo (langue pano) — Shipibo · shipibo Mot shipibo qui nomme non pas « le chaman » mais le <em>grade</em> le plus haut d'une science médicale à trois échelons. Dans la cosmovision rapportée par Pakan Meni (Elí Sánchez), le savoir de soin se hiérarchise : l'<em>onanya</em> débute son régime de plantes mais sait déjà diagnostiquer et guérir d'un simple regard ou toucher ; le <em>yobé</em> est celui qui a rompu les règles du régime pour devenir meraya et que les plantes, en punition, ont doté d'un pouvoir négatif (il peut soigner, mais surtout tuer) ; le meraya est le sommet, « il n'y a personne au-dessus de lui ». Sa marque propre n'est pas de soigner mieux, mais de pouvoir parcourir <em>tous</em> les espaces du monde — le monde des eaux, le nôtre, le monde jaune des fautes, l'espace merveilleux du Soleil — et de s'y rendre en personne, en se transformant en tigre, boa ou puma et en disparaissant à volonté. Là où les gens ordinaires n'atteignent l'espace du Soleil qu'après la mort, lui seul y va vivant. Meraya désigne donc une compétence de traversée et de métamorphose, pas une fonction sociale ni un don.
- Mésotês / le juste milieu · μεσότης (mesotēs) — Philosophie occidentale · grec La vertu comme médiété : un milieu entre deux vices, l'un par excès, l'autre par défaut. Ce milieu n'est pas le centre arithmétique d'une chose, identique pour tous ; il est relatif à nous, ce qui ne pèche ni par excès ni par défaut dans nos actes et nos passions, tel que le déterminerait l'homme vraiment sage. Atteindre ce point juste est difficile, parce qu'il varie avec les circonstances et la personne. À ne pas confondre avec la moyenne mesurable, ni avec la tiédeur ou le compromis : le milieu est lui-même un sommet, et par rapport au bien, un extrême.
- Métamorphose — Philosophie occidentale · français Chez Emanuele Coccia, la métamorphose n'est pas un événement rare réservé à quelques insectes, mais le régime ordinaire du vivant. Une seule et même vie passe de forme en forme, de corps en corps, d'espèce en espèce : la chenille et le papillon, l'enfant et ses parents, le vivant et la Terre partagent une vie unique qui ne cesse de changer d'habits. Cette continuité matérielle fait de chaque être un assemblage d'histoires hétérogènes — « tout vivant est une chimère ». La différence des formes ne brise pas l'unité de la vie ; elle en est le mode d'existence.
- Metanoia · μετάνοια (metanoia) — Mystique chrétienne · grec Mot grec composé de meta (au-delà, changement) et nous (l'esprit, l'intelligence) : le retournement de la pensée, le changement de regard d'où procède la conversion. Le Nouveau Testament en fait le premier mot de la prédication (« convertissez-vous »), et les Pères du désert le déplacent du for extérieur vers le for intérieur — non un acte qu'on pose une fois, mais une réorientation continue de l'âme. Le français l'a longtemps rendu par pénitence ou conversion, au risque d'en rétrécir le sens à un simple regret.
- Metaxu · μεταξύ (metaxu) — Mystique chrétienne · grec Mot grec de l'« entre-deux » que Simone Weil élève au rang de concept spirituel : ce qui sépare est aussi ce qui relie. Une maison, un pays, un être aimé sont des metaxu — des ponts vers l'au-delà, à condition de les traverser et non de s'y arrêter comme à un terme.
- Mettā · mettā (sct. maitrī) — Bouddhisme · pali La bienveillance : un souhait de bonheur étendu sans réserve à tous les êtres, sans exception ni préférence. Première des quatre « demeures sublimes » (brahmavihāra). Le Dhammapada n'emploie pas le mot, mais en donne l'axiome négatif : la haine ne s'éteint pas par la haine, seulement par son absence.
- Min bao wu yu · 民胞物與 (mín bāo wù yǔ) — Transversal · chinois « Le peuple est mon frère, les êtres mes compagnons. » Formule-condensé de l'Inscription occidentale de Zhang Zai (1020-1077) : puisque le Ciel est mon père et la Terre ma mère, tout vivant m'est parent. Mais la fraternité cosmique n'est pas un sentiment — elle est un devoir gradué : respecter les vieillards, chérir l'orphelin et le faible, reconnaître pour frères tous ceux qui souffrent et n'ont nul recours. La parenté universelle se mesure aux obligations qu'elle engage. (Le confucianisme n'a pas d'entrée propre dans la nomenclature : ce terme y est classé comme transversal.)
- Minidewak · bodwewadmin (anishinaabe) — Potawatomi · potawatomi Mot potawatomi que la botaniste Robin Wall Kimmerer traduit par « donner du fond du cœur ». Il nomme le giveaway cérémoniel, où c'est la personne qu'on honore qui offre, et plus largement une économie où la richesse se mesure à la capacité de donner. Étendu au vivant, le minidewak désigne la circulation incessante des dons par laquelle le monde se tient — la Terre comprise, reçue comme un don qu'on doit faire passer.
- Mokṣa · मोक्ष (mokṣa) — Vedānta · sanskrit La libération : terme dernier de l'existence pour la pensée hindoue, l'affranchissement définitif du cycle des renaissances (saṃsāra) et de la condition qui l'enchaîne. Mokṣa n'est pas une récompense posthume ni un lieu où l'on accède, mais la dénouement d'un lien — celui qui attache l'âme aux œuvres, au désir et à l'ignorance. On ne l'obtient pas : on s'en délivre. La Gîtâ la nomme tantôt « délivrance », tantôt extinction en Dieu, et la place au-dessus de tous les fruits que l'on pourrait convoiter, le ciel inclus.
- Mono no aware · 物の哀れ (mono no aware) — Transversal · japonais Concept central de Motoori Norinaga (1730-1801), souvent rendu par « la poignance des choses » — traduction trop étroite. Le cœur du mot est aware : non la seule tristesse, mais toute émotion profonde que les choses et les événements éveillent dans le cœur. Être « sensible au mono no aware », c'est saisir le cœur des choses (mono no kokoro) et s'en laisser émouvoir : une intelligence affective du monde, fondement de la littérature selon Norinaga.
- Mora · mora — Stoïcisme · latin En latin, la mora est le délai, l’intervalle qu’on laisse s’écouler avant d’agir. Sénèque en fait le remède propre de la colère : parce que cette passion naît d’un jugement précipité et « fait tout en courant », on la désarme non par une force contraire mais par du temps. Différer, c’est rendre à la raison l’intervalle qu’il lui faut pour reprendre la barre — le premier feu retombe, et avec lui la plupart des motifs qui semblaient exiger réparation.
- Moro · moros (pluriel) — Kogi · kogi Chez les Kággaba (Kogi) de la Sierra Nevada de Santa Marta, le *moro* est l'enfant ou l'adolescent choisi par divination pour poursuivre, au-delà de la formation initiale de neuf ans que reçoit tout futur Mama, deux périodes supplémentaires de neuf ans dans l'obscurité et le jeûne — jusqu'à devenir l'un de ces oracles qui, dit-on, « ont vu venir la fin du monde ». Le mot désigne aussi, plus largement, tout élève en formation pour devenir Mama. Ce n'est pas un titre honorifique : c'est une privation vécue, dont Mama Bernardo, formé dès l'enfance, a lui-même raconté la dureté à Alan Ereira.
- Mu (kōan) · 無 (mu) — Bouddhisme · japonais Le « Mu » de Jōshū est la réponse — 無, « non / ne-pas / rien » — que le maître chinois Zhaozhou (jap. Jōshū) jette au moine qui lui demande si un chien possède la nature-de-bouddha. Premier des quarante-huit cas du Mumonkan (« La Barrière sans porte »), c'est le kōan-pivot du Zen : non une devinette à résoudre, mais un mur dressé devant la pensée discursive. « Has » et « has not » s'y brisent également ; le Mu n'est ni l'affirmation ni la négation, mais ce qui épuise le mental qui voudrait trancher, jusqu'à la percée.
- Mumukṣutva · मुमुक्षुत्व (mumukṣutva) — Vedānta · sanskrit L'ardent désir de libération : la soif de se délier, par la connaissance de sa propre nature, des liens forgés par l'ignorance — au premier rang, l'illusion de se croire l'agent qui agit. Quatrième et dernière des quatre dispositions du Vedānta, mumukṣutva est ce qui met en marche tout le reste : sans elle, discernement et détachement restent stériles. Non un vague souhait spirituel ni l'attrait d'un état agréable, mais le vouloir qui ne veut plus que la délivrance même.
- Muni · मुनि (muni) — Bouddhisme · pali Le muni est le sage de l'Inde ancienne — mais le mot dit d'abord « le silencieux », celui qui a fait du silence (mauna) sa demeure. Le Dhammapada refuse pourtant d'en faire l'affaire du seul mutisme : se taire ne suffit pas si l'esprit reste agité. Le muni est celui qui, ayant pesé « les deux faces des choses », s'est rangé du côté du bien — son silence est l'effet d'un esprit apaisé, non sa cause.
- Mushin · 無心 (mushin) — Bouddhisme · japonais Le « non-mental » du Zen : un agir qui ne se double pas, au même instant, d'un regard porté sur lui de l'extérieur. Non pas l'absence de pensée, mais la pensée qui n'essaie plus de se contrôler en train de penser. Le terme chinois wu-hsin (japonais mushin) qualifie l'esprit véritable comme « non-esprit » : ce qui ne se laisse ni saisir ni manier comme un objet.
N
- Nada · nada (« rien ») — Mystique chrétienne · espagnol Mot espagnol pour « rien ». Chez Jean de la Croix, il nomme la voie de dépouillement total par laquelle l'âme se vide de tout appétit — goûter, savoir, posséder, être — pour atteindre le todo, le Tout de Dieu. Le nada n'est pas une privation subie mais une nuit élue : on lâche chaque « quelque chose » fini comme un barreau, pour monter vers ce qui ne se possède pas comme une chose. Le rien y est un seuil, non un terme.
- Nafs · نفس (nefs) — Soufisme · arabe Mot arabe signifiant « âme », mais au sens bas : le moi convoiteux, l'âme charnelle qui réclame, possède et se met au centre. C'est l'adversaire intérieur de la voie soufie, à mater avant tout. Garcin de Tassy le rend par « âme infidèle », « âme concupiscente » — l'instance qu'il faut, dit ʿAttâr, « faire périr » pour être en sécurité.
- Naturalisme — Philosophie occidentale · français Chez Philippe Descola, le naturalisme n'est pas la vérité du monde mais l'ontologie qui est devenue la nôtre depuis le XVIIᵉ siècle — l'une des quatre manières d'identifier les existants. Sa formule inverse exactement celle de l'animisme : une discontinuité des intériorités (l'homme seul aurait un esprit, une culture, une parole) et une continuité des physicalités (une même matière, une même vie nous relient à toutes les bêtes). Nous nous savons faits de la même chair que l'animal, et nous nous en séparons par l'esprit.
- Nawa · nawa — Shipibo · shipibo Mot shipibo-konibo que Chonon Bensho emploie pour l'étranger resté hors du réseau de parenté : non celui qui vient de loin géographiquement, mais celui qui n'a pas de lien vécu avec le groupe. Elle l'applique à son propre mari, Pedro Favaron, avant leur mariage — né à Lima, il avait pourtant déjà passé des années à vivre avec des peuples autochtones. Depuis leur union, il n'est plus un nawa : il appartient à un réseau effectif de relations, d'origine commune, de vie partagée. Le mot désigne une position réversible, non une essence : on peut cesser d'être nawa, par l'alliance.
- Néant absolu · 絶対無 (zettai-mu) ; 空 (kū) — Bouddhisme · japonais Chez Keiji Nishitani, le néant absolu n'est pas le rien qui menace — c'est la vacuité (śūnyatā) ressaisie comme champ où être et néant cessent de s'opposer. Le nihilisme moderne ouvre d'abord un gouffre, la nihilité, ce néant représenté du côté de l'être, posé contre lui ; encore relatif, il laisse les choses tomber dans le sans-fond. Nishitani exige qu'on ne s'y arrête pas mais qu'on le traverse : la nihilité doit se convertir en vacuité, un néant si absolu qu'il s'est vidé jusqu'à l'idée même de vide, et qui, pour cela, fait de nouveau un avec l'être.
- Nēpsis · νῆψις (nēpsis) — Mystique chrétienne · grec La nēpsis est la sobriété vigilante des Pères du désert : la veille de l'esprit qui se tient à l'entrée du cœur et examine chaque pensée avant de lui ouvrir. Le mot grec dit littéralement le contraire de l'ivresse — une lucidité de sentinelle, calme et dégrisée, qui ne se relâche pas parce que l'ennemi, lui, ne dort pas. Elle n'est pas le but de la vie monastique mais sa condition : un cœur gardé devient libre pour la prière.
- Neti neti · neti neti (na iti na iti) — Vedānta · sanskrit La voie négative des Upaniṣad : « ni ceci, ni cela ». Pour viser le Brahman, on écarte successivement toute détermination — corps, mental, forme, qualité — non parce que l'Absolu serait néant, mais parce qu'aucun attribut fini ne peut le contenir. La négation n'aboutit pas à un vide : elle congédie les définitions trop étroites pour laisser place à ce qui les déborde toutes.
- Ngal · ngal (« nous-deux ») — Apalech · wik-mungkan Mot wik-mungkan (langue de la côte ouest de la péninsule du cap York, en Australie) que l’universitaire et artiste Tyson Yunkaporta emploie et traduit lui-même par « nous-deux ». C’est une première personne, mais une première personne à deux : ni le « je » qui parle seul, ni le « nous » indistinct d’un groupe — une forme exacte pour le deux-en-relation, toi et moi en train de faire ceci ensemble, à l’instant. Le pronom porte une manière de connaître : la pensée n’a pas lieu dans une tête isolée mais entre des êtres reliés. Yunkaporta écrit dans ce pronom et y tire son lecteur, faisant de la page une relation plutôt qu’une transmission. Le français, qui n’a que « je » et « nous », n’a pas de mot pour les deux qui pensent.
- Nibbāna · nibbāna (pali) / nirvāṇa (sanskrit) — Bouddhisme · pali L'extinction — au sens où s'éteint un feu privé d'aliment : ce qui cesse n'est pas l'être, mais la convoitise, la passion et la haine qui le consumaient, et avec elles la douleur qu'elles reconduisaient. Troisième des quatre nobles vérités (la cessation de la douleur), le nibbāna est nommé par le Dhammapada « le bonheur suprême ». Fernand Hû garde la forme sanskrite, « le Nirvâna », et ne le traduit qu'en creux : « totale extinction du désir ».
- Nimairama · uitoto (murui-muinanɨ) — uitoto · uitoto Mot uitoto qui nomme non pas « le chaman » ni « le sage », mais le <em>sommet</em> d'une hiérarchie du savoir. Dans la cosmovision rapportée par Virgilio López Flores (Finoratoɨ), les guérisseurs (<em>curanderos</em>) et les sorciers sont « sous les ordres du nimairama » : il est le maître de <em>toutes</em> les connaissances. Mais sa marque propre n'est pas d'être plein de savoir — c'est d'être habité. Quand il se recueille, « les maîtres qui sont dans l'espace prennent possession de son corps ». Ces maîtres sont les morts : les âmes des nimairama d'autrefois montent dans l'espace, où le soleil Jusiñamui les a destinées, et de là redescendent dans le vivant qui se concentre. Connaître, pour le nimairama, n'est donc pas accumuler en soi un trésor d'informations, mais devenir le lieu de passage d'une lignée de maîtres morts qui pensent encore à travers lui. Le plus haut savant est le plus dépossédé. À distinguer du <em>meraya</em> shipibo, autre faîte d'une science, mais inverse : le meraya <em>sort</em> de son corps pour parcourir tous les mondes, tandis que le nimairama reste immobile et laisse les autres mondes entrer en lui.
- Nishkama-karma · niṣkāma-karma — Vedānta · sanskrit L'action sans désir du fruit. Cœur opératoire du karma-yoga : accomplir l'œuvre prescrite en renonçant non pas à l'acte mais à l'attente de sa récompense. La Gîtâ y voit la condition de la liberté — celui qui agit ainsi n'est pas enchaîné par ce qu'il fait, parce que rien en lui ne réclame le résultat.
- Nishnaabewin · la totalité des manières nishnaabeg — Nishnaabeg · nishnaabemowin Mot nishnaabemowin porté par l'écrivaine michi saagiig nishnaabeg Leanne Betasamosake Simpson (As We Have Always Done, 2017) : « tout cela » — l'ensemble des pratiques, des savoirs et de l'éthique qui font les Nishnaabeg et construisent leur monde (la langue, la pêche, le riz sauvage, la cérémonie, la gouvernance). Non un corpus de doctrine qu'on posséderait, mais une intelligence qui se génère en la vivant, au contact d'Aki, la terre — « le contexte est le programme, et la terre est le contexte ». On ne s'en diplôme pas : c'est un don qui se pratique et se reconduit.
- Noa — maori · maori Mot māori : l'état ordinaire, libre et sûr, le répondant du tapu. Selon Hirini Moko Mead, voix de l'intérieur, Ngāti Awa, il n'est pas utile de penser le noa comme le contraire du tapu ni comme son absence. Le noa dit qu'un équilibre est revenu, qu'une crise est passée, que la santé est rétablie et que la vie est redevenue normale — et donc que les relations sont restaurées. Un tapu trop haut est dangereux : le rôle des tikanga et des tohunga est de l'abaisser jusqu'à le rendre noa, c'est-à-dire sûr. La personne, redevenue noa, garde toujours son tapu personnel. Le noa n'est pas l'effacement du sacré mais le retour à la mesure ordinaire de la vie, qui rend de nouveau possibles le contact et la présence des autres.
- Noche oscura · noche oscura (« nuit obscure ») — Mystique chrétienne · espagnol Chez Jean de la Croix, la « nuit obscure » nomme la voie purgative par laquelle l'âme traverse les ténèbres pour s'unir à Dieu : nuit des sens d'abord, où l'on est sevré de toute consolation sensible, puis nuit de l'esprit, plus profonde, où la foi seule guide. Le chemin est étroit, privé de lumière propre, et c'est cette privation même qui élève. La nuit n'est pas une épreuve qu'on subit mais l'opération de Dieu qui purifie. Elle se distingue de la dépression : elle ne ferme pas l'âme, elle la conduit.
- Noogenèse — Philosophie occidentale · français La noogenèse est la genèse de l'esprit : le moment où l'évolution, après avoir produit la vie puis le psychisme, se replie sur elle-même et se met à enfanter de la pensée. Avec la réflexion — le vivant qui sait qu'il sait —, une fonction nouvelle relaie la marche antérieure et prend en charge tous les développements de l'esprit. Ce n'est plus seulement la matière qui se complexifie : c'est la conscience qui monte, et cette montée devient l'axe même de l'histoire du monde.
- Noosphère — Philosophie occidentale · français La noosphère est l'enveloppe de pensée qui se déploie au-dessus de la biosphère : la « couche pensante » de la Terre, née avec la réflexion humaine et qui s'étend par-dessus le monde des plantes et des animaux. Comme la biosphère est la pellicule du vivant, la noosphère est la pellicule de l'esprit — un seul tissu de consciences qui s'entrecroisent à l'échelle de la planète.
O
- Occupatio · occupatio — Stoïcisme · latin L'occupatio est l'affairement : l'état de l'homme accaparé par ses occupations (negotium), qui se disperse en tâches au point de ne plus s'appartenir. Pour Sénèque, ce n'est pas l'activité elle-même qui est en cause, mais la perte du temps qu'elle entraîne par négligence — la plus honteuse des pertes, puisque c'est nous qui l'infligeons. L'affairé a une vie pleine d'agitation et vide d'usage.
- Orgueil — Philosophie occidentale · français Chez Schopenhauer, l'orgueil est la conviction déjà acquise, intérieure et directe, de notre propre valeur — une certitude qui ne demande aucun témoin et se passe de parole. Il a sa racine dans un jugement et non dans une volonté : on ne devient pas orgueilleux en le décidant, on l'est parce qu'on tient pour assurés des mérites réels ou supposés. À l'inverse de la vanité, il rend taciturne : n'ayant rien à obtenir d'autrui, il n'a rien à quémander.
- Otium · otium — Stoïcisme · latin Le loisir studieux : chez Sénèque, la retraite active consacrée à la sagesse et à soi, à l'opposé de l'oisiveté vide. L'otium n'est pas l'absence d'occupation mais l'emploi le plus haut du temps rendu à soi-même. L'opération consiste à fermer sa porte non pour ne rien faire, mais pour se rendre utile autrement — par l'étude, l'écriture, le travail sur son propre jugement.
- Ovoo · ovoo (mongol oboo) — touva · touva Mot touva (Asie intérieure ; forme partagée avec le mongol oboo) que l'écrivain et chamane touva Galsan Tschinag emploie dans son œuvre romanesque : le cairn de pierres sacrées dressé au sommet d'un col, près d'une source ou d'un passage, pour les esprits du lieu. On y descend de cheval, on ajoute une pierre, on noue un ruban, on dépose une offrande — un salut rendu, en passant, au maître d'un endroit. L'ovoo ne marque pas un point de vue : il signale qu'un lieu a un habitant invisible à qui l'on doit des égards, et que l'on peut offenser.
P
- Pacha · aymara ; mot partagé avec le quechua — aymara · aymara Mot aymara des hautes terres andines (partagé avec le quechua), que les linguistes rendent d'ordinaire par « temps et espace » — mais que le juriste et écrivain aymara Fernando Huanacuni Mamani juge trop court. Pour la pensée andine, pacha ne désigne pas un temps qui s'écoule ni un espace qui contient, deux mesures vides où l'on serait placé : c'est un tout vivant où l'on participe. Étymologiquement l'union de deux forces — PA, de paya (« deux »), CHA, de chama (« force ») —, la force cosmique venue du ciel et la force tellurique de la terre, dont la rencontre est ce que nous appelons vie : totalité du visible (Pachamama) et de l'invisible (Pachakama). Pacha n'est pas le cadre neutre des êtres ; il est leur appartenance active au monde.
- Pachamama · pachamama (aymara et quechua) ; de pacha, monde/temps/espace, et mama, mère — aymara · aymara Terre-Mère des hautes terres andines. Pour les nations aymara et quechua que rapporte Fernando Huanacuni Mamani, toute existence vient de deux sources : Pachakama, le père-cosmos (force cosmique), et Pachamama, la Terre-Mère (force tellurique). Pachamama n'est pas le décor inerte de la vie humaine ni une « ressource » : c'est la mère qui engendre toute forme d'existence, sujet de droit et non objet. De là le renversement andin : ce n'est pas l'État qui octroie des droits, c'est la Terre-Mère qui donne la vie, et donc les droits.
- Pagamento · pagamento (espagnol de contact ; kággaba/kogi) — Kogi · espagnol « Paiement », « rétribution » : pour le peuple kággaba (kogi) de la Sierra Nevada de Santa Marta, travail spirituel — offrande, cérémonie, procédé traditionnel — rendu aux sites sacrés en contrepartie de l'usage que les humains font des éléments de la terre. Les éléments ne sont pas donnés mais *prêtés* ; en user ouvre une dette qu'il faut sans cesse solder, sur les lieux consacrés et par les mamos, afin de maintenir l'équilibre naturel selon la Loi d'origine. Terme espagnol employé par l'Organisation Gonawindúa Tayrona pour rendre au-dehors une pratique qui ne relève pas du savoir fermé. Non un flux où l'on se trouve pris (l'ayni andin), mais une rétribution qu'on dépose.
- Pas-Encore (Not-Yet) · das Noch-Nicht — le Pas-Encore ; das Noch-Nicht-Bewußte / le non-encore-conscient ; das Noch-Nicht-Gewordene / le non-encore-advenu — Philosophie occidentale · anglais Catégorie ontologique forgée par Ernst Bloch : le réel n'est pas clos mais orienté, tendu vers un avenir qui n'a pas encore eu lieu. Le Pas-Encore a deux faces. Côté conscience, le non-encore-conscient (Noch-Nicht-Bewußte) : non pas un refoulé enseveli, mais une aube tournée vers l'avant, un pressentiment de ce qui monte — une classe neuve de conscience que Bloch oppose terme à terme à l'inconscient de la psychanalyse. Côté monde, le non-encore-advenu (Noch-Nicht-Gewordene) : la matière même du réel comme processus inachevé, gros d'un Novum, de ce qui n'a jamais été. Les deux faces se répondent : la conscience anticipatrice vise dans le sujet ce que le monde travaille à devenir. Le savoir qui accompagne cette visée, Bloch le nomme docta spes, l'espérance instruite.
- Penser comme une montagne · thinking like a mountain — Philosophie occidentale · français Image par laquelle Aldo Leopold nomme le point de vue long, celui de la montagne, capable d'entendre dans le hurlement du loup ce que l'intérêt humain immédiat ne perçoit pas. Là où l'éleveur, le chasseur ou le politique cherchent la sécurité du présent, la montagne mesure en décennies les effets d'un équilibre rompu. Penser comme une montagne, c'est tenir le rôle du prédateur dans l'économie d'un milieu — comprendre qu'éliminer les loups ruine la terre que l'on prétend protéger.
- Penthos · πένθος (penthos) — Mystique chrétienne · grec Le penthos est le deuil que l'on porte sur soi-même : la douleur de ses propres péchés, entretenue volontairement et qui s'épanche en larmes. Les Pères du désert en font un don plus qu'une technique — le « don des larmes » — et la traduction française classique le rend par componction, la pointe qui perce le cœur. Deuil fécond : il lave au lieu de ronger.
- peoplehood · l'être-peuple — Dakota · anglais Terme forgé par Vine Deloria Jr. (God Is Red, 1973), qu'il place lui-même entre guillemets — en anglais, sa langue d'écriture, et non un mot d'une langue autochtone. Il nomme l'opération par laquelle une communauté se constitue en peuple religieusement distinct : elle s'identifie comme unique face au reste de la création, et fait de cette distinction le socle d'une religion qui appartient au groupe plutôt qu'à l'individu. Deloria l'oppose au salut chrétien, conçu comme une affaire personnelle offerte à toute l'humanité : une religion d'être-peuple ne prétend à aucune universalité et ne convertit personne, parce qu'elle est la propriété religieuse d'une communauté précise.
- Perfectibilité — Philosophie occidentale · français Chez Rousseau, la perfectibilité est la faculté qui distingue proprement l'homme de la bête : non pas telle aptitude particulière, mais le pouvoir de développer successivement toutes les autres, à l'aide des circonstances. Là où l'animal est achevé dès ses premiers mois et son espèce immobile pour mille ans, l'homme se transforme indéfiniment, dans l'espèce comme dans l'individu. Faculté distinctive et presque illimitée, elle le tire de sa condition originaire et fait éclore avec les siècles ses lumières comme ses erreurs. D'où son double visage : source de tout ce que l'homme acquiert, elle est aussi la source de tous ses maux.
- Perfection · perfectio (latin scolastique) — Philosophie occidentale · français Spinoza vide le mot de tout jugement moral : « par réalité et par perfection j'entends la même chose ». Être plus parfait, ce n'est pas se conformer à un modèle, c'est avoir plus de réalité, plus d'être, plus de puissance. La perfection n'est pas une norme à atteindre, c'est un degré d'existence.
- Philia · φιλία (philia) — Philosophie occidentale · grec L'amitié chez Aristote : une sorte de vertu, ou du moins toujours escortée de la vertu, et l'un des besoins les plus nécessaires de la vie. Le mot grec couvre tout le cercle des affections, mais Aristote y distingue trois espèces selon ce qu'on aime dans l'autre — l'utile, l'agréable, ou le bien. Les deux premières sont fragiles : l'intérêt et le plaisir passent, et l'amitié avec eux. Seule la troisième, celle des gens vertueux qui s'aiment en tant que bons, est la première et la véritable amitié — stable parce que son objet, la vertu, ne change pas. À distinguer de l'amicitia cicéronienne, qui en partage le fondement mais en resserre l'idéal.
- Phronēsis · φρόνησις (phronēsis) — Philosophie occidentale · grec La prudence, ou sagesse pratique : la disposition vraie, accompagnée de règle, qui détermine la conduite en ce qui regarde les biens humains. Elle ne démontre pas, elle délibère ; elle ne porte pas sur ce qui est nécessaire et immuable, mais sur ce qui peut être autrement et que notre action peut changer. C'est la vertu propre de l'homme qui sait, dans le particulier et l'incertain, ce qu'il convient de faire. À distinguer de la sophia, sagesse des choses éternelles, et de la technē, savoir-faire qui produit une œuvre extérieure à l'acte.
- Pitié — Philosophie occidentale · français Chez Rousseau, la pitié est une répugnance innée à voir souffrir son semblable, antérieure à toute réflexion et commune à l'homme et à la bête. Elle n'est pas une vertu acquise par la raison mais un mouvement premier de la nature, second des deux principes que l'homme reçoit avant de penser. Sa fonction est de modérer l'[amour de soi](/lexique/amour-de-soi/) : sans elle, la conservation de soi serait aveugle et sans frein. Dans l'[état de nature](/lexique/etat-de-nature/), elle tient lieu de lois, de mœurs et de vertu, avec cet avantage que nul ne songe à désobéir à sa « douce voix ». C'est d'elle que dérivent, une fois la société venue, la générosité, la clémence, l'amitié. Elle prolonge l'amour de soi sans se confondre avec l'[amour-propre](/lexique/amour-propre/), qui, lui, naît de la comparaison et de la réflexion.
- Plan de consistance — Philosophie occidentale · français Chez Deleuze et Guattari, le plan de consistance est le plan d'immanence où les multiplicités se composent directement, par rapports de vitesse et de lenteur, sans forme ni sujet qui les organiseraient d'en haut. Il s'oppose au plan d'organisation : celui-ci est un principe caché, transcendant, qui se tient dans une dimension supplémentaire à ce qu'il ordonne ; le plan de consistance, lui, n'a jamais une dimension de plus que ce qui se passe sur lui. Il ne préexiste pas aux mouvements qui le tracent — on ne le découvre pas, on le construit.
- Planétisation — Philosophie occidentale · français Chez Teilhard, l'enroulement de l'humanité sur elle-même à mesure que peuples et civilisations, devenus trop nombreux pour le globe, se rejoignent et s'interpénètrent. Sous l'effet conjugué du contact, des échanges et de la communion des esprits, la nappe humaine se referme en boucle sur la planète. C'est un moment de la montée de la noosphère vers son foyer — non une simple extension à plat, mais une convergence.
- Plurivers · pluriverso (espagnol) — Philosophie occidentale · français Chez Arturo Escobar, le plurivers ne désigne pas une pluralité de points de vue sur un seul monde — ce que serait un multiculturalisme — mais une pluralité de mondes réels, d'ontologies distinctes qui coexistent en restant reliées. Là où la modernité tient pour acquis qu'il n'y a qu'« un monde fait d'un seul monde », le plurivers affirme que de nombreux mondes existent effectivement, chacun avec sa façon de faire monde. Escobar reprend la formule des zapatistes : « un monde où plusieurs mondes ont leur place ».
- Point Oméga — Philosophie occidentale · français Le Point Oméga est le foyer vers lequel converge la montée de l'esprit : un pôle spirituel et transcendant où se rassemble, à terme, la conscience peu à peu dégagée sur la Terre. Teilhard ne le pense pas comme le simple résultat d'une fusion des consciences, mais comme un centre déjà distinct, autonome, irréversible — émergé de l'évolution et en même temps au-delà d'elle. Il oriente la noosphère : sans lui, la couche pensante se densifierait sans direction.
- Pono · pono (« vrai, authentique ») — maori · maori Mot māori : ce qui est vrai et authentique au regard des principes de la culture māori — la vérité non d'un énoncé, mais d'une pratique fidèle à ce dont elle se réclame. Selon Hirini Moko Mead, juger une conduite pono, c'est se demander si elle est réellement accordée aux valeurs māori ou si elle est empruntée d'ailleurs et passée pour authentique. Là où tika mesure la justesse de l'exécution, pono mesure la fidélité de fond : une cérémonie peut être correcte et pourtant ne pas être vraie aux principes qu'elle invoque. Avec tika et aroha, pono forme la triade éthique māori. Pono n'est pas la sincérité psychologique d'un individu de bonne foi : c'est la vérité d'une pratique à la tradition dont elle procède.
- Pono (hawaiien) · prononc. « PO-no » — kanaka-oiwi · hawaïen Mot hawaiien (ʻōlelo Hawaiʻi) : la droite conduite, la règle dont le respect fonde un rang et dont la transgression le fait perdre. George Kanahele en donne, dans son chapitre sur le monde sacré, une définition par la sanction plutôt que par la vertu affichée : un chef vaincu au combat ou qui bafouait ouvertement les principes du pono pouvait perdre son mana et sa position ; un prêtre pouvait de même perdre sa sainteté en désobéissant aux règles du rituel ou du pono. Ailleurs dans le livre, Kanahele fait aussi du pono le fondement du bon gouvernement, cité dans la devise de Kamehameha III (voir la fiche ea). Le pono hawaiien n'est donc pas un idéal qu'on proclame : c'est une condition dont dépend, très concrètement, le maintien d'un rang ou d'un pouvoir.
- Poser de bonnes questions — Philosophie occidentale · français Le geste méthodique par lequel Vinciane Despret renverse l'éthologie : avant de demander ce qu'un animal sait faire, demander si la question qu'on lui pose est la bonne. Une réponse n'existe pas toute prête dans la bête ; elle émerge — ou non — selon le dispositif construit pour l'accueillir. Mal interrogé, l'animal paraît stupide ; bien interrogé, il devient capable. La question ne décrit donc pas l'animal, elle le transforme — et transforme aussi celui qui la pose.
- Précarité · precarity — Transversal · français Chez Anna Tsing, la précarité n'est pas un accident de parcours réservé aux plus pauvres mais la condition de fond de toute existence : être vulnérable aux autres, ne jamais avoir le contrôle, même pas de soi-même. Un monde précaire est un monde sans téléologie — sans promesse de progrès qui garantirait une fin heureuse collective. Loin d'être seulement une menace, cette indétermination est aussi ce qui rend la vie possible : sans elle, aucune rencontre transformatrice, aucune collaboration inattendue entre espèces ne pourrait avoir lieu.
- Principe espérance · Prinzip Hoffnung — Philosophie occidentale · allemand Concept central d'Ernst Bloch : l'espérance non comme humeur passagère mais comme principe ontologique, force tournée vers le « pas-encore » (Noch-Nicht) — ce qui, dans l'homme comme dans le monde, n'est pas encore advenu mais est en chemin. Bloch parle d'une docta spes, une « espérance docte » : un savoir-espérer qui s'apprend, supérieur à la peur, et qui se distingue radicalement de l'optimisme automatique.
- Proairesis · προαίρεσις (proairesis) — Stoïcisme · grec Chez Épictète, la proairesis est la faculté de choisir : le pouvoir d'accorder ou de refuser son assentiment, de juger, de vouloir. C'est l'unique chose qu'il tient pour pleinement « à nous » (eph' hēmin), parce que rien d'extérieur — ni le maître, ni la torture, ni les dieux — ne peut l'y contraindre. Le corps, les biens, la réputation n'en dépendent pas ; la proairesis, oui. Toute la liberté stoïcienne se loge dans cette faculté, et nulle part ailleurs.
- prohairesis — Stoïcisme · grec Faculté de jugement par laquelle l’être humain choisit ou rejette une représentation avant d’y assentir. Elle désigne l’acte même de la volonté libre, distincte des impulsions extérieures, et fonde la responsabilité morale. Sans elle, l’esprit n’est qu’un miroir passif des événements, incapable de distinguer ce qui dépend de lui de ce qui lui échappe.
- Prosoche · προσοχή (prosochè) — Stoïcisme · grec La prosochè est l'attention vigilante que le stoïcien porte à lui-même à chaque instant : la surveillance continue de ses jugements, de ses désirs et de ses actes, à mesure qu'ils se forment. Ce n'est pas une concentration passagère mais une tension morale soutenue, l'exercice fondamental dont dépendent tous les autres. Sans elle, les principes restent lettre morte.
- Providentia · providentia — Philosophie occidentale · latin Chez Boèce, la Providence est la divine intelligence qui, placée au faîte de toutes choses, les règle toutes. Le Destin (fatum) n'en est que l'instrument : la disposition nécessaire par laquelle elle assigne à chaque objet, dans le temps, la place qui lui revient. Providence et Destin ne sont donc pas deux forces rivales, mais un seul ordre divin — l'un le plan tenu d'en haut, l'autre son exécution déployée.
- Pu · 樸 (pǔ) — Taoïsme · chinois Le pu est le bloc de bois brut, non encore taillé : l'image de la simplicité originelle, de l'intégrité d'avant la division. Tant qu'il n'est pas façonné en ustensile, le bois garde toutes ses possibilités ; dès qu'on le découpe, il devient tel objet et perd le reste. Le pu nomme cet état entier, non spécialisé, auquel le sage revient. Julien le rend par « le bois non-travaillé », « la simplicité » ou « la pureté parfaite du Tao ».
- Puhpowee · anishinaabemowin / bodwewadmin — Potawatomi · potawatomi Mot potawatomi (langue anishinaabe) que la botaniste Robin Wall Kimmerer reçoit de l'ethnobotaniste Keewaydinoquay : la force par laquelle les champignons sortent de terre au cours de la nuit. Il nomme une énergie vitale invisible, qui anime le vivant, et pour laquelle les langues scientifiques — « langages d'objets » — n'ont pas d'équivalent.
- Puissance d'agir · conatus / potentia agendi (latin) — Philosophie occidentale · français Le conatus est l'effort par lequel chaque chose persévère dans son être. Chez Spinoza, cet effort n'est rien d'autre que l'essence actuelle de la chose : exister, c'est s'efforcer de durer. Quand l'effort est conscient, on l'appelle désir ; quand il augmente, joie ; quand il diminue, tristesse. Toute l'éthique tient à ce ressort.
Q
R
- Rāhui — maori · maori Mot māori : l'interdiction rituelle et temporaire qui suspend l'accès à un lieu ou l'usage d'une ressource. Selon Hirini Moko Mead, le rāhui est fondamentalement un moyen de faire cesser — ou d'empêcher — une activité humaine précise ; il peut viser un groupe ou une seule personne, se signaler par un poteau planté, et se lever par une annonce ou un geste rituel. Les formes les plus courantes sont le rāhui de noyade, qui protège un lieu où quelqu'un s'est noyé, et le rāhui de conservation, qui laisse une ressource se reconstituer — les deux se recoupent souvent. Le rāhui n'est pas un tabou arbitraire ni une simple réserve naturelle décrétée d'en haut : c'est une réponse ponctuelle à un événement précis, levée dès que l'équilibre revient.
- Raviver les braises du vivant — Philosophie occidentale · français Pour Baptiste Morizot, le vivant abîmé n'est pas une cathédrale en flammes qu'il faudrait reconstruire pierre à pierre, mais un feu qui s'éteint et qu'on peut rallumer. Raviver les braises, c'est restituer au vivant les conditions de sa propre résilience plutôt que de prétendre le produire ou le sauver de l'extérieur. Le geste vise d'abord notre sensibilité éteinte : rallumer l'attention et l'affectivité que le dualisme exploiter / sanctuariser a refroidies. Ce n'est ni exploiter une ressource ni mettre la nature sous cloche, mais aviver une puissance qui nous constitue.
- Recoge sus pasos · shiwilu (anc. jebero ; Alto Amazonas) — shiwilu · shiwilu Dans la cosmovision shiwilu rapportée par Meneleo Careajano, l'âme du mort ne monte pas droit vers le troisième monde, celui des esprits et des étoiles. Avant d'y être admise par le gardien Wahan, elle doit « ramasser ses pas » (<em>recoge sus pasos</em>) : reparcourir tous les lieux où la personne a marché de son vivant. Tant qu'elle n'a pas recueilli tous ses pas, Wahan lui refuse le passage et la renvoie ; le mort ressuscite alors en plein deuil, puis meurt à nouveau une fois ses pas achevés. Mourir, chez les Shiwilu, n'est pas quitter le monde d'un coup : c'est en faire une dernière fois le tour, rassembler la trace entière d'une vie avant que le seuil ne s'ouvre.
- Reliance — Philosophie occidentale · français Néologisme repris par Edgar Morin (au sociologue Marcel Bolle de Bal) pour nommer l'acte de relier ce que la pensée disjonctive sépare : les connaissances entre elles, les parties au tout, le local au global. La reliance n'est pas une donnée mais un effort — le travail par lequel l'esprit recoud ce que la spécialisation a découpé. Elle est le versant actif de la pensée de la complexité.
- Ren · 仁 (rén) — Transversal · chinois La vertu cardinale de Confucius : l'humanité, ce qui fait d'un homme un être moral, et que la tradition rend aussi par « bonté » ou « amour des hommes ». Ce n'est pas un sentiment vague mais une disposition qui se prouve dans la conduite — respect, loyauté, sérieux — et qui s'étend de soi vers autrui. Le néo-confucianisme l'élargira jusqu'à faire du ren le sentiment qui relie l'homme au ciel, à la terre et aux dix mille êtres. (Le confucianisme n'a pas d'entrée propre dans la nomenclature : ce terme y est classé comme transversal.)
- Resingularization · résingularisation (fr., terme original de Guattari) — de re- + singularisation — Transversal · anglais Chez Félix Guattari, la resingularisation est le processus par lequel une subjectivité échappe à la fabrication en série imposée par ce qu'il nomme le Capitalisme Mondial Intégré : au lieu de produire des individus interchangeables, elle réactive ce qui, en chacun, résiste à l'homogénéisation médiatique. Ce processus traverse indifféremment les trois écologies du livre — environnementale, sociale, mentale — et leur donne un style propre plutôt qu'une doctrine commune. Guattari l'associe à l'hétérogenèse : produire du divers, pas du même.
- Résonance — Philosophie occidentale · français Chez Hartmut Rosa, la résonance n'est pas une émotion ni un état du sujet, mais un mode de relation au monde : un double mouvement où le sujet se laisse atteindre par quelque chose (une personne, un paysage, une mélodie, une idée) et y répond de sa propre voix. Sujet et monde s'affectent et se transforment mutuellement. La résonance est l'opposé de l'aliénation, ce rapport muet où le monde reste sans réponse.
- Rester avec le trouble — Philosophie occidentale · français Mot d'ordre de Donna Haraway (staying with the trouble) : ni fuir le présent abîmé vers un futur réparé par la technologie, ni le déserter en décrétant la partie perdue, mais habiter l'épaisseur du maintenant en y tissant des liens. Le geste refuse les deux échappatoires symétriques — l'espérance techno-solutionniste et le désespoir — pour apprendre à « être véritablement présents ». Il engage une éthique du faire-avec : composer ses mondes avec d'autres vivants plutôt que pour eux.
- Rhizome — Philosophie occidentale · français Chez Deleuze et Guattari, le rhizome est un modèle de pensée et d'organisation opposé à l'arbre. Là où l'arbre hiérarchise à partir d'une racine et d'un tronc, le rhizome procède par connexions latérales : n'importe quel point peut être relié à n'importe quel autre. Il n'a ni commencement ni fin, ni centre qui commanderait ses ramifications ; coupé en un endroit, il repart ailleurs. C'est une multiplicité qui croît par le milieu, sans se laisser ramener à une unité ni à une origine.
- rio em coma · un fleuve dans le coma — Krenak · portugais Expression du penseur krenak Ailton Krenak (A vida não é útil, 2020) au sujet du rio Doce, dévasté en amont de son village par la rupture d'un barrage de résidus miniers. Krenak ne dit pas que le fleuve est mort ni qu'il est « pollué » : il est dans le coma. Le mot maintient le fleuve du côté du vivant — un corps (corpo do rio) dont la vie est suspendue sans être éteinte, qu'on veille et dont on porte le deuil comme celui d'un parent, et dont le réveil reste concevable. Il déplace ce qui est dû à un fleuve : non une réparation technique, mais l'arrêt de tout ce qui pèse sur son corps.
- Ritournelle — Philosophie occidentale · français Chez Deleuze et Guattari, la ritournelle est le petit motif répété — une chanson, un refrain, un marquage — par lequel un être trace un territoire dans le chaos. Elle n'est pas un ornement musical mais une opération : elle fixe d'abord un point de calme au sein du désordre, organise ensuite un cercle d'habitat, puis ménage une ouverture vers le dehors. Motif territorialisant, elle est en même temps le seuil par où l'on peut sortir du territoire — territoire et ligne de fuite à la fois, là où la simple répétition mécanique ne fait que clôturer.
- Roue de la Fortune · rota Fortunae — Philosophie occidentale · latin La figure par laquelle Boèce donne voix à la Fortune : une puissance dont le changement est la nature même, qui élève et abaisse sans cesse au tour de sa roue. Les biens qu'elle distribue — richesse, rang, faveur — restent siens ; elle ne fait que les prêter, et les reprend quand la règle de son jeu le veut. Comprendre la roue, c'est cesser de tenir pour acquis ce qui ne fait que passer entre nos mains. À ne pas confondre avec ce qui « dépend de nous » chez les stoïciens : la roue ne se maîtrise pas, seul l'assentiment se maîtrise ; ni avec l'[amor fati](/lexique/amor-fati/), qui aime le nécessaire quand la roue, elle, ne distribue qu'un hasard aveugle.
S
- sacred geography · géographie sacrée — Dakota · anglais Expression de Vine Deloria Jr. (God Is Red, 1973) — en anglais, sa langue d'écriture, et non un mot d'une langue autochtone. Elle nomme le nouage de l'histoire et du sol par lequel, dans beaucoup de pensées premières d'Amérique, chaque lieu d'un territoire d'origine porte les récits — migrations, révélations, événements fondateurs — qui ont fait le peuple ce qu'il est. Le sacré n'y flotte pas dans une chronologie : il a un centre en un endroit précis (rivière, montagne, plateau) qu'on peut nommer et où l'on revient. Deloria l'oppose à une religion du temps, où la vérité tient à un événement daté et peut, pour cela, être déracinée et exportée partout : une géographie sacrée, elle, ne se transplante pas, car sa vérité est là où la chose a eu lieu.
- Sati · sati (sanskrit smṛti) — Bouddhisme · pali La présence attentive, l'attention juste — septième membre de l'Octuple Sentier et fondement de la méditation bouddhique. Là où la vigilance (appamāda) désigne l'effort de ne pas se relâcher, la sati désigne l'acte même de l'attention soutenue, fixée sur un objet : le corps, les sensations, l'esprit. Le Dhammapada y rattache la disparition de la convoitise.
- Satori · 悟 (satori) — Bouddhisme · japonais Dans le Zen, le satori est l'éveil : la vision soudaine et intuitive qui voit dans une chose, fût-ce le plus banal. Il ne désigne pas un saut unique de la conscience ordinaire vers la pleine illumination, mais le retournement par lequel le regard cesse de chercher pour enfin voir. Synonyme du chinois tun-wu (éveil subit) et proche du kenshō, « voir sa propre nature ».
- Satyagraha · सत्याग्रह (satyāgraha) — de satya, vérité, + āgraha, saisie ferme — Transversal · sanskrit Le mot que Gandhi forge pour nommer sa force de lutte : la saisie ferme de la vérité. Ce n'est pas subir, c'est tenir. On refuse la loi injuste et l'on en accepte le châtiment, sans jamais frapper l'adversaire — non par faiblesse, mais parce que la souffrance consentie par soi vaut infiniment mieux que la souffrance infligée à autrui. Gandhi la dit « force de l'âme », « force de l'amour », « force de la vérité ». La traduction courante par « résistance passive » l'affaiblit : rien n'y est passif.
- Sentir-penser · sentipensar (espagnol) — Philosophie occidentale · français Manière de connaître qui pense « simultanément avec le cœur et l'esprit », depuis un territoire habité, sans couper la raison de l'affect ni la nature de la culture. Le terme — sentipensar — a été forgé par le sociologue colombien Orlando Fals Borda, qui le tient des communautés de pêcheurs de la côte caraïbe ; l'anthropologue Arturo Escobar le reprend et l'élabore pour nommer la connaissance des peuples territorialisés face aux conflits écologiques.
- Servitude volontaire — Philosophie occidentale · français L'énigme que pose La Boétie n'est pas celle du tyran mais celle de ses sujets : comment un peuple — non conquis, non vaincu — se laisse-t-il dominer par un seul homme, qui n'a que deux yeux, deux mains, un corps ? La servitude volontaire n'est pas la contrainte subie mais la domination consentie, entretenue par ceux-là mêmes qu'elle écrase. Le tyran ne tient aucune force en propre : tout son pouvoir lui est prêté par l'obéissance. D'où le renversement fondateur : il n'est pas besoin de le combattre, il suffit de cesser de le soutenir, et le colosse s'effondre de son propre poids.
- Servitus · servitus — Philosophie occidentale · latin La servitude, chez Spinoza, n'est pas une condition politique mais un état intérieur : l'impuissance à gouverner et modérer ses affects. L'homme qui subit ses passions ne relève plus de lui-même mais de la fortune, et fait le pire en voyant le meilleur. C'est l'envers exact de la liberté du sage — non par manque de volonté, mais par défaut de puissance.
- Shi-shi-wuai · 事事無礙 (shìshì wú'ài) — Transversal · chinois La non-obstruction mutuelle de tous les phénomènes, sommet de la métaphysique Hua-yen de Fa-tsang : chaque chose contient toutes les autres et entre en chacune, sans que rien ne se fasse obstacle. Un en tout, tout en un. Le lion d'or sert d'image : dans chaque poil, le lion entier, et l'infini des lions dans un seul poil.
- Shikantaza · 只管打坐 (shikantaza) — Bouddhisme · japonais Shikantaza, « rien que s'asseoir » : shikan (只管), « rien que », « juste » ; ta (打), « frapper » ; za (坐), « s'asseoir ». L'assise sans support — ni compte du souffle, ni kōan — où l'esprit n'est intensément engagé dans rien d'autre que le sitting lui-même. Forme la plus haute du zazen dans la lignée Sōtō, celle que Dōgen pratiquait. Loin d'être un relâchement, c'est une vigilance extrême : l'esprit de qui fait face à la mort.
- Shu · 恕 (shù) — Transversal · chinois La réciprocité, que Wing-tsit Chan rend par « altruisme » : la règle de conduite tenant en un seul mot, et que Confucius formule négativement — ne pas infliger à autrui ce qu'on ne voudrait pas subir. Le *shu* est l'art de se mettre à la place de l'autre, de prendre sa propre mesure pour étalon du traitement qu'on lui doit. Il forme couple avec *zhong* 忠, la loyauté ou le plein-de-soi : ensemble, *zhong-shu* résument le « fil unique » qui traverse l'enseignement de Confucius. Le *shu* n'est pas une bienveillance débordante mais une retenue mesurée à soi ; il n'est pas le *zhong*, qui en est le fondement intérieur — l'un est substance, l'autre application. (Le confucianisme n'a pas d'entrée propre dans la nomenclature : ce terme y est classé comme transversal.)
- Siduan · 四端 (sì duān) — Transversal · chinois Chez Mencius, les « Quatre Commencements » : les quatre germes moraux présents en tout homme. La commisération est le commencement de l'humanité, la honte celui de la justice, la déférence celui des rites, le sens du vrai et du faux celui de la sagesse. Le mot duān désigne l'extrémité d'un fil, la pointe qui amorce : non une vertu accomplie, mais son origine, qu'il faut développer sous peine de se détruire soi-même. (Le confucianisme n'a pas d'entrée propre dans la nomenclature : ce terme y est classé comme transversal.)
- Sîmorgh · سیمرغ (sî morgh) — Soufisme · persan Oiseau-roi fabuleux de la mythologie persane, repris par ʿAttâr comme figure du divin que les oiseaux du monde partent rejoindre. Le mot abrite un jeu de mots décisif : *sî morgh* veut dire « trente oiseaux ». Au terme des sept vallées, les trente survivants de la quête découvrent que le Sîmorgh qu'ils cherchaient n'est autre qu'eux-mêmes — le but portait depuis toujours le chiffre des chercheurs.
- Simplicité — Philosophie occidentale · français Chez Thoreau, la simplicité n'est pas une esthétique du dénuement mais une arithmétique du nécessaire : réduire le nombre des affaires à traiter pour ne pas se noyer dans le détail de la vie civilisée. L'anaphore « De la simplicité, de la simplicité, de la simplicité ! » ouvre un calcul concret — « que vos affaires soient comme deux ou trois, et non cent ou mille » — puis l'impératif qui la résume : « Simplifiez, simplifiez. » Ce n'est pas renoncer à vivre, c'est refuser de laisser la vie se disperser en mille comptes.
- Sinan · matsés (langue pano) — matses · matses Mot matsés qui nomme l'énergie vitale du chaman, du guerrier et du chasseur — la force « haute », distincte du <em>dayac</em>, l'énergie ordinaire du travail que femmes et hommes possèdent. Dans la cosmovision rapportée par Luis Dunu Jiménez Dësi, cette énergie fait partie de l'esprit, mais elle n'y reste pas enfermée : on la transmet à un autre en lui soufflant du tabac en poudre par le nez ou en lui appliquant le venin du crapaud. Sa propriété la plus singulière est de n'obéir à aucune rareté : « ceux qui ont beaucoup d'énergie la passent à ceux qui en ont moins » sans que la leur diminue. La force ne se dépense pas en se donnant — elle ne baisse que si l'on se laisse souffler le tabac par quelqu'un de plus faible. Le sinan suit la lignée de qui voit (chez les Matsés, en principe les hommes ; mais la mère chamane de Dunu en avait) plus encore que le sexe.
- Société de la fatigue · Müdigkeitsgesellschaft (all.) ; the burnout / achievement society — Philosophie occidentale · anglais Diagnostic de Byung-Chul Han : le XXIᵉ siècle a cessé d'être une société disciplinaire — celle de l'interdit, du « tu ne dois pas », des murs (hôpital, prison, caserne) qui séparaient le normal de l'anormal — pour devenir une société de la performance, régie par le « tu peux » illimité et le « yes we can ». Le sujet d'obéissance y a été remplacé par le sujet de performance, entrepreneur de lui-même, libre de s'exploiter sans maître. Cette positivité sans frein ne produit plus des maladies infectieuses venues d'un Autre, mais des maladies « neuronales » — dépression, burnout, déficit d'attention —, pathologies d'un excès du Même. Le sujet de performance est à la fois bourreau et victime de soi. « La société de la fatigue » est le titre français établi de l'ouvrage (orig. all. Müdigkeitsgesellschaft) ; l'édition indexée et citée ici est anglaise.
- Solastalgie · de sola (solari / desolare, latin) + -algia (douleur) — Philosophie occidentale · français Néologisme forgé par le philosophe de l'environnement Glenn Albrecht pour nommer la détresse éprouvée par celui qui voit son propre milieu de vie se transformer ou se dégrader sans qu'il l'ait quitté. Contrairement à la nostalgie — souffrance de l'éloignement, mal du retour —, la solastalgie frappe quelqu'un qui n'a pas bougé : c'est le pays qui s'en va sous ses pieds. Une émotion de la Terre, pas une maladie mentale.
- Soliphilie · Soliphilia (angl.) — de solidaire / solidus (latin, solide, total) + philia (grec, amour) — Philosophie occidentale · français Néologisme politique forgé par Glenn Albrecht pour nommer la solidarité et la responsabilité partagées qui défendent un lieu de vie aimé. Antidote actif à la solastalgie : là où celle-ci nomme la détresse de voir son milieu se dégrader, la soliphilie nomme l'amour engagé, du local au global, qui s'oppose à cette dégradation. Albrecht la voulait délibérément neutre dans le clivage droite-gauche, parce que défendre un milieu de vie ne devrait appartenir à aucun camp.
- Sorcières — Philosophie occidentale · français Chez Mona Chollet (Sorcières, 2018), la sorcière n'est pas un personnage de folklore mais une figure que le féminisme se réapproprie. Trois types de femmes que les chasses des XVIe-XVIIe siècles ont visés survivent en elle : la femme indépendante, la femme sans enfant, la femme âgée. Réhabiliter la sorcière, c'est lever la « double malédiction » jetée à la fois sur les femmes et sur la nature, et faire de cette figure persécutée un repère d'affranchissement.
- Souverain bien · summum bonum — Philosophie occidentale · latin Le bien le plus haut, celui hors duquel il ne reste rien à désirer. Pour Boèce (livre III), il coïncide avec la [béatitude](/lexique/beatitudo/) : la perfection du bonheur résultant de la réunion de tous les biens. Tous les hommes y aspirent par instinct naturel, mais l'erreur les fourvoie vers les « faux biens » — richesse, honneurs, puissance, gloire, volupté — dont chacun n'est qu'un éclat isolé pris pour le tout. Le souverain bien est un, indivis ; les cinq idoles de la Fortune n'en sont que des fragments dispersés. À distinguer de l'[eudaimonia](/lexique/eudaimonia/) aristotélicienne, activité accomplie de l'âme selon sa vertu propre, et des biens de la [Fortune](/lexique/roue-de-la-fortune/), qui ne nous appartiennent jamais en propre.
- Sthitaprajña · sthitaprajña — Vedānta · sanskrit L'homme « ferme en la sagesse » de la Bhagavad-Gîtâ : celui dont l'intelligence (prajñā) est établie, posée (sthita), que ni la joie ni la peine, ni le succès ni le revers ne déplacent. Sa marque n'est pas l'insensibilité mais l'égalité d'âme : il a retiré ses sens des objets comme la tortue ses membres, et tout désir s'est perdu en lui comme les fleuves dans l'océan.
- Strates — Philosophie occidentale · français Les strates sont, chez Deleuze et Guattari, les phénomènes de capture qui se produisent sur le corps sans organes de la terre : elles forment des matières informes en unités stables, emprisonnent des intensités libres, fixent des singularités nomades dans des systèmes de résonance et de redondance. Géologiques, organiques ou alphabétiques, elles opèrent toutes par une double articulation — un premier tri de matériaux, puis leur mise en structure stable — et par code et territorialité conjugués. La terre elle-même ne cesse de s'y dérober : elle se destratifie, se décode, se déterritorialise.
- Structures dissipatives · dissipative structures — Philosophie occidentale · anglais Notion forgée par Ilya Prigogine (avec Isabelle Stengers) pour nommer des structures qui n'existent que loin de l'équilibre, dans un système ouvert traversé par un flux d'énergie ou de matière. Là où la thermodynamique classique associait la dissipation à la perte et au gaspillage, Prigogine montre qu'en régime de déséquilibre cette même dissipation peut engendrer de l'ordre : le système maintient une forme cohérente précisément parce qu'il dissipe. Le désordre devient source d'organisation — l'ordre naît du chaos.
- Su alma es tigre · kandozi (anc. candoshi ; río Pastaza) — kandozi · kandozi Chez les Kandozi du río Pastaza, dire d'un homme que « son âme est tigre » n'est pas une image du courage : c'est une transformation acquise de l'âme. Frappé par un deuil, l'homme se retire seul dans la forêt, prend tabac, ayahuasca ou toé, et dort jusqu'à obtenir le <em>poder</em>, le pouvoir. Celui qui a obtenu ce pouvoir a désormais un esprit-de-tigre (<em>espíritu de tigre</em>) : il devient vaillant, vit plus longtemps, ses ennemis ne peuvent le vaincre. La transformation est réelle et se prolonge après la mort — l'âme de cet homme continue d'errer avec la voix d'un tigre, d'un boa, d'un lézard. L'âme-tigre n'est ni un totem hérité ni une métaphore : c'est un état de l'être conquis par la retraite et le jeûne visionnaire.
- su cabello protege el mundo · sa chevelure protège le monde — bora · espagnol Formulation du curaca bóóraá Manuel Mibeco Ruiz (Lliíhyo) — en espagnol, la langue dans laquelle il a confié la cosmovision de son peuple, et non un mot de la langue bóóraá. Elle nomme le rapport du Créateur au monde : non un artisan qui fabrique son ouvrage puis s'en sépare, mais un dieu, <em>Niimúhe</em>, enraciné dans toutes les choses qu'il a faites. Chacun de ses cheveux est l'une de ces racines ; le visible — arbres, bêtes, eaux — est sa chevelure. Par elle il tient et protège le monde, et par ces mêmes racines les hommes communiquent avec lui. Le monde n'est pas un objet créé : c'est la représentation du Créateur, et la racine est le fil par lequel on lui parle.
- Suma qamaña · sumaqamaña ; jumeau quechua : sumak kawsay — aymara · aymara Expression aymara des hautes terres andines — souvent rendue par « vivre bien », mais que le juriste aymara Fernando Huanacuni Mamani traduit plus justement par « vie en plénitude » (vida en plenitud). De suma (plénitude, accompli) et qamaña (vivre, co-vivre, être en étant). Non le bien-être individuel ni le « vivre mieux » qui accumule aux dépens d'autrui, mais vivre en harmonie et en équilibre avec la communauté élargie à toute forme d'existence — humains, Terre-Mère, cosmos, cycles de la vie. Son jumeau quechua est sumak kawsay ; les deux sont à la source du buen vivir andin.
- Sumak kawsay · sumak kawsay (kichwa) ; allin kawsay (quechua) — « vie belle / vie en plénitude » — kichwa · kichwa Terme kichwa du monde andin — allin kawsay en quechua — qu'on rend en espagnol par buen vivir (Équateur) ou vivir bien (Bolivie), et en français par « bien vivre ». Mais Fernando Huanacuni Mamani prévient que la traduction courte trahit la mesure du mot. Décomposé dans sa langue d'origine (runa simi), sumak dit « plénitude, sublime, excellent, magnifique, beau, supérieur » et kawsay dit « vie, être en train d'être, exister » : la traduction la plus juste est « vie en plénitude ». Ce n'est pas un bien-être matériel ni un niveau de vie, mais la plénitude d'une vie tenue en relation — savoir vivre, puis savoir con-vivre, en harmonie et en équilibre avec la communauté humaine, la Terre-Mère et toutes les formes d'existence. Son horizon est collectif : on ne peut pas bien vivre si les autres vivent mal, ou si l'on abîme la nature.
- Śūnyatā · śūnyatā / suññatā (pali) — Bouddhisme · sanskrit La vacuité : l'absence de nature propre, autonome et permanente en toute chose. Rien n'existe par soi, tout dépend de tout. Le mot vient de śūnya, « vide », mais ce vide n'est pas le néant : c'est l'ouverture qui rend possible l'apparition et le changement. Nier la réalité des choses et l'affirmer manquent toutes deux la cible.
- Supramental · Supermind / Truth-Consciousness (Conscience-de-Vérité) — Vedānta · anglais Chez Sri Aurobindo, le supramental est le plan de conscience situé au-dessus du mental : la Conscience-de-Vérité, où connaître une chose et être cette chose ne font qu'un. Ce n'est pas un mental amélioré mais un autre principe — celui par lequel l'Un se manifeste en multiplicité sans se perdre dans la division. L'évolution terrestre, qui a produit la vie puis le mental, a pour étape suivante l'émergence de ce pouvoir : non une fuite hors du monde, mais sa transformation.
- Swaraj · स्वराज (svarāj) — Transversal · sanskrit Le gouvernement de soi. Le mot joint sva-, « soi-même », à rāj, « régner » : régner sur soi avant de réclamer de régner sur un territoire. Chez Gandhi, ce n'est pas d'abord le départ de l'occupant ni un État rendu aux Indiens, mais une maîtrise intérieure que chacun doit conquérir pour son propre compte. Tant qu'un peuple reste esclave de ses convoitises, changer de maître ne le libère pas.
- Symbiocène · Symbiocene (angl.) — du grec sumbiosis, vie-avec + -cène, ère géologique — Philosophie occidentale · français Néologisme forgé par Glenn Albrecht pour nommer l'ère qui doit succéder à l'Anthropocène : un âge où l'activité humaine cesse de dominer et de dégrader la Terre pour répliquer les formes et les processus de la symbiose, cette association du vivant réciproquement profitable à tous. Là où l'Anthropocène marque l'empreinte d'une espèce qui sape les fondements de toutes les autres, le Symbiocène désigne la réintégration du corps, de la psyché et de la culture humaines dans le reste de la vie. Une ère encore à venir, voulue plutôt que constatée.
- Symbiogenèse · symbiogenesis (origine par symbiose) — Philosophie occidentale · anglais Terme évolutionnaire que Lynn Margulis reprend du Russe Konstantin Merejkovski pour nommer l'apparition d'organes, d'organismes et d'espèces nouvelles par établissement d'une symbiose durable ou permanente. Contre une évolution réduite à la mutation aléatoire et à la compétition entre lignées, la symbiogenèse fait de la fusion d'êtres différents le moteur de la nouveauté : la cellule à noyau elle-même serait née de bactéries jadis indépendantes devenues partenaires inséparables. Margulis y voit la source d'innovation la plus féconde du vivant — plus que le sexe.
- Sympatheia · συμπάθεια (sympatheia) — Stoïcisme · grec La « sympathie » cosmique des stoïciens : la conviction que toutes choses sont tissées ensemble dans un unique monde vivant, où rien n'existe isolément. L'opération n'est pas un sentiment mais un regard — voir l'univers comme un seul organisme dont chaque partie conspire avec les autres, de sorte que ce qui arrive à l'une intéresse le tout. Se penser comme membre, et non comme fragment détaché.
- Sympoièse · sympoiesis (faire-avec) — Philosophie occidentale · français Mot forgé par Donna Haraway à partir du grec : « faire-avec », « construire-avec ». Contre l'autopoièse — l'idée d'un système qui se produit et se maintient lui-même, clos sur sa propre frontière —, la sympoièse pose que rien ne se fait tout seul, que rien ne s'auto-engendre. Tout vivant est tissé d'autres vivants : bactéries, symbiotes, partenaires improbables. La sympoièse ne nie pas l'autopoièse, elle l'enveloppe et la déborde — il n'est de soi qu'en compagnie.
- Synkatathesis · συγκατάθεσις (sunkatáthesis) — Stoïcisme · grec L'assentiment stoïcien : l'acte par lequel l'esprit accorde ou refuse son adhésion à une représentation. Une image, une nouvelle, une impression se présentent du dehors et nous les recevons passivement ; mais leur donner le poids du vrai — juger « cela est, cela est bon, cela est à craindre » — est un acte qui dépend de nous seuls. Toute la puissance d'une chose sur l'âme tient à ce consentement ; le retirer la désarme.
T
- Taiji · 太極 (tàijí) — Transversal · chinois Le « Faîte suprême » ou Grand Ultime : dans la cosmologie néo-confucéenne fondée par Zhou Dunyi (Chou Tun-i, 1017-1073), le principe d'unité d'où procède toute la réalité. Par son mouvement le taiji engendre le yang ; par son repos, le yin ; de l'alternance des deux naissent les cinq agents, les saisons et les dix mille êtres. Il n'est pas une chose ni un premier moteur séparé du monde, mais l'ordre intelligible (le li) considéré dans sa totalité indivise : « les cinq agents constituent un système de yin et de yang, et yin et yang constituent un seul Grand Ultime ». Zhu Xi en fera le principe suprême de tout ce qui est.
- Talab · طلب (talab) — « talab » chez Garcin de Tassy — Soufisme · arabe Mot arabe pour la recherche, la quête, la demande. Dans le poème d'ʿAttâr, le talab est la première des sept vallées du chemin, le seuil où s'engage le voyageur. On n'y entre pas pour acquérir mais pour tout perdre : abandonner ses richesses, se jouer de ce qu'on possède, entrer dans une mare de sang en renonçant à tout, puis détacher son cœur de tout ce qui existe. C'est seulement à ce prix que brille la pure lumière de la majesté divine — et qu'alors les désirs se multiplient à l'infini.
- Taṇhā · taṇhā (sct. tṛṣṇā) — Bouddhisme · pali La soif, l'avidité qui agrippe et reconduit le mal-être (dukkha) : non pas tel objet désiré, mais la dynamique même de l'agrippement, qui renaît tant que sa racine n'est pas extirpée. Fernand Hû la rend par « la convoitise », et la décrit comme une plante dont la racine, restée intacte, fait toujours repousser la douleur. À distinguer du simple vouloir : toute volition n'est pas taṇhā, seule la saisie compulsive l'est.
- Tao · 道 (dào) — Taoïsme · chinois Le tao, c'est « la Voie » — non pas un dieu, ni un principe qu'on pourrait nommer, mais le cours sans nom d'où procèdent le ciel, la terre et les dix mille êtres. Dès qu'on le nomme, on le manque : le premier chapitre du Tao Te King s'ouvre sur cet avertissement. On ne définit pas le tao, on s'y accorde.
- Tao-shu · 道樞 (dào shū) — Taoïsme · chinois Le pivot du tao : le point d'où ceci et cela, oui et non, n'apparaissent pas encore comme opposés. Ce n'est pas un compromis entre les positions, mais un changement de plan — le centre immobile de la circonférence sur laquelle roulent tous les points de vue. S'y tenir, c'est pouvoir répondre aux choses sans épouser aucun camp.
- Tapu — maori · maori Mot māori : l'état d'être mis à part, le sacré-interdit qui imprègne personnes, lieux, bâtiments, choses, mots et coutumes. Selon Hirini Moko Mead, le tapu est partout dans le monde māori et reste inséparable du mana, de l'identité māori et des pratiques culturelles. Son revers, noa, n'est pas son contraire ni son absence : c'est l'état rendu ordinaire, sûr, où un équilibre est retrouvé. Le tapu n'est pas le « tabou » exotisé des récits coloniaux, un interdit arbitraire à transgresser : c'est la qualité sacrée d'un être, qui se hausse et s'abaisse, et qu'on tient à un niveau qui ne mette personne en danger.
- taqwā — Soufisme · arabe Attitude intérieure de vigilance et de retenue face à tout ce qui éloigne de la présence divine. Elle désigne moins une crainte servile qu’une conscience aiguë de la transcendance, poussant l’âme à se purifier des attachements mondains pour s’ouvrir à l’amour de Dieu. La taqwā opère comme un filtre, séparant l’essentiel de l’accessoire dans les actes et les pensées.
- ṭarīqa — Soufisme · arabe Voie spirituelle menant à la réalisation intérieure, la ṭarīqa désigne à la fois le chemin initiatique et la méthode transmise par une lignée de maîtres. Elle incarne une discipline collective et individuelle, où l’aspirant s’engage sous la guidance d’un guide (pîr) pour traverser les étapes de purification et d’éveil. Ce terme ne se réduit pas à une doctrine abstraite, mais renvoie à une pratique vivante, où chaque pas dépend de l’écoute et de la confiance en celui qui précède.
- Tawḥīd · توحيد (tauhîd) — Soufisme · arabe Mot arabe signifiant « faire un », « proclamer l'unité ». La profession de foi musulmane — il n'y a de dieu que Dieu — devient, chez les soufis, une expérience à vivre et non une formule à réciter : reconnaître l'Un jusqu'à ce que rien ne subsiste à côté de lui. ʿAttâr en fait la cinquième des sept vallées du chemin, « la vallée de la pure unité ».
- Terrafurie · Tierrafurie (angl.) — du latin terra, terre + furere, être en colère — Philosophie occidentale · français Néologisme forgé par Glenn Albrecht, à la demande d'amis écologistes, pour nommer la colère face à la destruction de la Terre. Colère extrême et déchaînée de ceux qui voient clairement les tendances destructrices de la société techno-industrielle sans pouvoir les inverser, dirigée contre ceux qui commandent les forces qui ravagent le vivant. Albrecht insiste : c'est une colère protectrice, non agressive — une fureur qui défend, et qui peut s'exprimer sous une forme créatrice.
- the Blue Sky · le Ciel bleu (allemand der blaue Himmel) — touva · allemand Nom que l'écrivain touva Galsan Tschinag donne, dans son œuvre romanesque, au ciel de l'Altaï envisagé comme un proche — non une voûte d'air, mais un interlocuteur de la parenté des vivants. On l'adresse comme un père (à côté de la Terre-Mère), on le prie, on le remercie, on le supplie ; on peut aussi lui en vouloir et le dénoncer. Surtout, il peut vieillir : un vieillard accablé lui reproche de « ne plus écouter », d'« être devenu sourd à force de vieillir » — trait qui le sépare de tout Absolu immuable. Le terme est l'expression de Tschinag (allemand der blaue Himmel, anglais the Blue Sky de la traduction), non un mot de langue touva, qui n'est pas livré dans le texte : provenance signalée, rien d'inventé.
- The ethic of care · l'éthique du care (ou du soin) — Philosophie occidentale · anglais Notion forgée par la psychologue Carol Gilligan (In a Different Voice, 1982) — en anglais, sa langue d'écriture. Elle nomme une orientation morale ancrée dans la responsabilité, le lien et le souci concret d'autrui, par contraste avec une morale des droits, des règles et de l'équité abstraite. La « voix différente » de Gilligan ne traite pas le problème moral comme un conflit de droits à arbitrer, mais comme un réseau de relations à ne pas abîmer. « L'éthique du care » n'en est qu'un calque français maison, signalé comme tel ; le mot anglais care couvre à la fois le soin, le souci et l'attention portée.
- the land is different · la terre est différente — sami · anglais Expression du poète et joïkeur sámi Nils-Aslak Valkeapää (Áillohaš, 1943–2001), tirée d'un poème de The Sun, my Father (Beaivi, áhčážan, DAT, 1997) — en anglais, langue de la traduction (Harald Gaski, Lars Nordström, Ralph Salisbury), et non un mot du sámi. Elle ne dit pas qu'on connaît mieux une terre pour l'avoir parcourue, mais qu'elle change de nature : la même terre n'est pas un objet identique pour celui qui l'a vécue — errée, suée, gelée, vue sous le soleil qui se couche et se lève — et pour celui qui la regarde depuis une carte ou une photographie. Le poème déplace ensuite le critère une seconde fois : la terre est aussi différente quand on sait qu'il s'y trouve des racines, des ancêtres — un savoir tiré non de l'observation, mais de l'appartenance.
- the Land is the Law · la terre est la Loi — kombumerri · anglais Expression de la philosophe Mary Graham, aînée kombumerri (Some Thoughts about the Philosophical Underpinnings of Aboriginal Worldviews, 1999/2008) — en anglais, sa langue d'écriture, et non un mot d'une langue aborigène. Premier des deux axiomes qu'elle pose comme fondement d'une part large des cosmologies aborigènes australiennes : la terre n'est pas une propriété ni un bien immobilier, mais une entité sacrée, la grande mère de toute l'humanité, d'où procède toute signification. Le rapport entre la terre et les gens précède et détermine, chez Graham, le rapport des gens entre eux — la loi n'est pas posée sur la terre par un pouvoir, elle vient de la terre elle-même.
- The more-than-human world · le monde plus-qu'humain — Philosophie occidentale · anglais Expression de David Abram (The Spell of the Sensuous, 1996) — en anglais, sa langue d'écriture. Elle nomme le réel non comme « la nature », objet posé en face de nous, mais comme un tissu de présences sensibles — vents, bêtes, plantes, terrain, pierres — dont l'humain n'est qu'un fil, et non le centre. Le préfixe « plus-que- » fait tout le travail : le monde n'est pas moins qu'humain (une matière brute, inerte, à exploiter), il est davantage qu'humain, il déborde et précède l'humain de toutes parts. Abram, phénoménologue passé par les cultures orales d'Indonésie et du Népal, sert ici de passerelle entre une expérience autochtone du vivant animé et le lecteur occidental. « Le monde plus-qu'humain » en est le calque français maison, signalé comme tel.
- the remembered earth · la terre remémorée — Kiowa · anglais Expression de l'écrivain kiowa N. Scott Momaday (The Way to Rainy Mountain, 1969) — en anglais, sa langue d'écriture, et non un mot de la langue kiowa. Elle nomme la terre telle qu'un esprit la tient : non le décor flou d'un souvenir, mais un paysage particulier auquel on s'est livré une fois dans sa vie — regardé sous tous les angles, touché en chaque saison, écouté, repris par l'imagination et la mémoire conjointes. Chez Momaday, ce travail n'est pas une rêverie : la terre et l'idée qu'un peuple se fait de lui-même sont tenues ensemble par la parole, et la terre remémorée est ce qui reste d'un monde — et le fait durer — quand on n'en a plus que la mémoire et le récit.
- the sacred hoop · le cercle sacré — Lakota · anglais Expression par laquelle Black Elk (Heȟáka Sápa, oglala lakota), dans Black Elk Speaks (1932, paroles recueillies par John G. Neihardt), nomme la forme vivante du monde et du peuple — en anglais, langue de la transcription, non un mot lakota livré par le texte. Le cerceau (hoop) n'est pas le cercle abstrait des géomètres mais une forme habitée : le campement dressé en rond, et au centre un arbre en fleur. Le peuple ne tient pas comme une somme d'individus séparables mais comme un cercle d'un seul tenant : tant qu'il est intact, le peuple prospère ; rompu, la puissance s'en va — non par perte de membres, mais par perte de la forme. Dans sa grande vision, Black Elk voit le cercle de son peuple comme l'un de cercles nombreux qui, sans se dissoudre, font un seul cercle ; et il précise que le centre n'est pas un lieu unique — « anywhere is the center of the world ».
- The web of life · la toile de la vie — Philosophie occidentale · anglais Expression que Fritjof Capra met au centre de sa pensée systémique (The Web of Life, 1996) — en anglais, sa langue d'écriture. Elle nomme le vivant non comme une collection d'objets, mais comme un réseau de réseaux : à chaque échelle, un organisme, un organe, une cellule se révèle lui-même un réseau, niché dans un réseau plus vaste, sans sommet ni base. Comprendre le vivant, c'est passer des choses aux relations, du quoi au comment c'est relié. « La toile de la vie » n'en est qu'un calque français maison, signalé comme tel.
- Tianren heyi · 天人合一 (tiānrén héyī) — Transversal · chinois « L'unité du Ciel et de l'homme. » Principe matriciel de la cosmologie corrélative chinoise : l'ordre cosmique (tian 天) et l'ordre humain ne sont pas deux règnes séparés mais les deux faces d'un même processus. Chez Zhang Zai, refuser cette unité — accueillir le Ciel et rejeter les affaires humaines, ou l'inverse — c'est ne comprendre ni l'un ni l'autre. Continuité, non confusion : l'homme prolonge le Ciel sans s'y abîmer. (Classé ici comme transversal, faute d'entrée « confucianisme » dans la nomenclature.)
- Tika · tika (de la racine tika, « droit, correct ») — maori · maori Mot māori : ce qui est droit, correct, ajusté — le principe qui mesure si une manière de faire est conduite comme il faut. Selon Hirini Moko Mead, tika est le mot-base d'où dérive tikanga, l'ensemble des façons justes d'agir : juger qu'une pratique est tika, c'est juger qu'elle est exécutée correctement, dans les règles propres à la coutume. Tika ne porte pas sur l'intention intérieure mais sur la justesse de l'acte lui-même, sa conformité au bon ordre des choses. Avec pono et aroha, il forme la triade par laquelle les Māori évaluent la valeur d'une conduite. Tika n'est pas la conformité légale d'un règlement : c'est la droiture d'un geste accordé à ce qui doit être.
- Tikanga · tikanga — de tika, « juste, droit, correct » + suffixe -nga (l'acte/la manière) — maori · maori Mot māori : la « bonne manière de faire ». L'ensemble des normes, protocoles et valeurs qui disent la conduite juste chez les Māori — souvent adossés au tapu, au mana et au mauri. Selon Hirini Moko Mead, lui-même Māori, le mot livre la clef par sa racine : tika signifie « être juste », et la tikanga porte donc sur la façon correcte de faire les choses, engageant un jugement moral sur les manières convenables d'agir dans la vie de tous les jours. Ce n'est pas un code figé mais un droit vivant, contextuel, transmis — variable d'une tribu à l'autre, qui met en pratique le savoir plutôt que de l'énoncer.
- Titikṣā · तितिक्षा (titikṣā) — Vedānta · sanskrit L'endurance sereine : supporter les paires d'opposés — chaud et froid, plaisir et peine, honneur et mépris — sans s'en plaindre ni y chercher remède, et sans que le mental en soit agité. Titikṣā fait partie du groupe des six qualités (ṣaṭ-sampatti), troisième des quatre dispositions du Vedānta. Non une raideur volontaire, mais une stabilité acquise quand on a cessé de prendre l'impermanent pour le réel. Ce n'est ni l'apatheia stoïcienne qui éteint la passion, ni la résignation passive : titikṣā tient sans rien éteindre et sans rien subir.
- Totémisme — Philosophie occidentale · français Chez Philippe Descola, le totémisme n'est pas le culte d'un emblème animal ni une simple méthode de classement des clans, mais l'une des quatre manières d'identifier les existants — celle qui suppose entre humains et non-humains des intériorités semblables ET des physicalités semblables. Une double continuité : des classes mêlant hommes, plantes et bêtes partagent une même essence, héritée d'un prototype commun, le plus souvent un ancêtre du Rêve. C'est l'exacte symétrie du naturalisme moderne, qui sépare sur les deux plans ce que le totémisme unit.
- Travail reproductif — Philosophie occidentale · français Chez Silvia Federici (Caliban et la sorcière, 1998), le travail reproductif désigne l'ensemble des tâches qui régénèrent la force de travail — mettre au monde, nourrir, soigner, élever, tenir la maison —, devenu dans le capitalisme « le travail des femmes » et tenu pour gratuit. Federici en fait le socle invisible de l'accumulation capitaliste, absent de l'analyse de Marx, qui ne voyait que le salarié masculin. La chasse aux sorcières des XVIe-XVIIe siècles est, dans cette lecture, le moment où les corps féminins ont été disciplinés et transformés en machines à reproduire la main-d'œuvre.
- Tristesse · tristitia (latin scolastique) — Philosophie occidentale · français Chez Spinoza, la tristesse n'est pas une humeur mais un passage : la diminution de la puissance d'agir, le franchissement d'un seuil vers une moindre perfection. Elle est l'exacte symétrique de la joie. Toute passion triste nous rend moins capables d'agir et de comprendre.
- Tsungki · achuar (famille jíbaro / aents chicham) — achuar · achuar Mot achuar qui nomme le maître — le propriétaire — des eaux et des poissons. Dans la cosmovision rapportée par Carlos Nangkitiar Kunchim Tsanim, l'univers est fait d'étages, et le premier, sous l'eau, est habité par les <em>tsungki</em> : des personnes qui ont figure d'homme ou de femme, vivent au fond des grands bassins des rivières et sous les chutes d'eau, et possèdent les poissons. Tsungki n'est pas « l'esprit de l'eau » au sens d'une force diffuse : c'est un propriétaire, avec sa maison, ses sièges (un boa enroulé pour le maître, des tortues pour les visiteurs), son chapeau (une raie), sa montre (un crabe). Seul le <em>wishín</em>, l'homme qui sait, entre en relation avec lui ; la gente commune, elle, ne peut que l'entendre la nuit. Tsungki appartient à une famille de maîtres — Mana pour le gibier, Nungkui pour le jardin — auxquels l'Achuar ne prélève rien sans s'adresser d'abord par un « discours ».
U
- Upekkhā · upekkhā (sct. upekṣā) — Bouddhisme · pali L'équanimité : l'égalité d'âme du sage que ni le blâme ni la louange n'ébranlent. Quatrième et couronnement des quatre « demeures sublimes » (brahmavihāra). Fernand Hû n'a pas le mot pali, mais le verset 81 en donne l'image canonique : le rocher d'un seul bloc que le vent ne meut pas.
- Urihi · urihi a — Yanomami · yanomami Mot yanomami que Davi Kopenawa donne pour répondant — et pour correction — de ce que les Blancs nomment « la nature » : la terre-forêt, étendue vivante et indivise où sol, arbres, gibier, rivières, humains et esprits xapiri habitent ensemble. Urihi n'est ni un décor ni une réserve : elle est vivante, défendue par les esprits, et les humains en sont des habitants parmi d'autres. Élargi de proche en proche, urihi a pree, « la grande terre-forêt », désigne le monde entier — nos villes comprises.
- Utu — maori · maori Mot māori : la réciprocité qui rétablit l'équilibre des relations. Selon Hirini Moko Mead, voix de l'intérieur, Ngāti Awa, l'utu se laisse traduire comme compensation, vengeance ou réciprocité, mais sa fonction première est de répondre à une cause (take) pour atteindre un état de balance rendue (ea), et ainsi maintenir le lien de parenté, le whanaungatanga. Il y a de nombreux chemins par lesquels l'utu se met en pratique : don appelant contre-don, offense appelant réparation, parfois revanche guerrière. Chaque réponse est culturellement validée et doit être ajustée à l'événement qui l'a déclenchée — choisir le mauvais chemin serait inapproprié. L'utu n'est pas d'abord la violence : c'est le principe d'équivalence qui empêche les relations de rester déséquilibrées.
- Utupë — Yanomami · yanomami Mot yanomami que Davi Kopenawa traduit par « image ». Tout existant — animal, arbre, ancêtre — possède une utupë reçue au temps des origines : non le reflet de l'être mais son véritable centre, son dedans durable, que le chamane seul peut « appeler » et « faire descendre ». Quand cette image vient danser, elle devient xapiri, esprit auxiliaire. Renversement de notre ontologie : ici l'image n'est pas la copie de la chose, c'est la chair qui est l'enveloppe passagère de l'image.
V
- Vaine gloire · κενοδοξία (kenodoxia) — Mystique chrétienne · grec Appétit du regard et de l'estime d'autrui, distinct de l'orgueil qui, lui, se suffit à lui-même. La tradition monastique grecque la nomme kenodoxia, « gloire vide », et la range parmi les huit pensées mauvaises répertoriées par Évagre le Pontique. Sa particularité, soulignée par les Pères du désert, est de n'avoir pas d'objet propre : elle se greffe sur les autres vertus et prospère de leurs réussites. Le jeûne, les larmes, le renoncement lui fournissent leur matière ; même la fuite de la gloire peut devenir un motif de gloire. Jean Climaque la compare à une chausse-trappe qui retombe toujours pointe en haut.
- Vairāgya · वैराग्य (vairāgya) — Vedānta · sanskrit Le détachement, ou dispassion : l'indifférence intérieure à tout ce qui passe, des plaisirs des sens jusqu'aux récompenses célestes. Seconde des quatre dispositions du Vedānta, vairāgya prolonge le discernement (viveka) : ayant vu que l'impermanent ne peut combler, on cesse de s'y attacher. Ce n'est pas un effort de privation, mais le désintérêt qui suit naturellement la lucidité.
- Vanité — Philosophie occidentale · français Chez Schopenhauer, la vanité est le désir de faire naître chez les autres la haute opinion que l'orgueil possède déjà en lui-même — une conviction empruntée du dehors, dans l'espoir de se l'approprier ensuite. Faute de certitude intérieure, elle mendie par la parole ce que l'orgueil détient sans en avoir besoin, ce qui la rend causeuse là où l'orgueil est taciturne.
- Vie délibérée — Philosophie occidentale · français Chez Thoreau, vivre délibérément — « suivant mûre réflexion » dans la traduction de Fabulet — c'est vivre à dessein plutôt que par habitude : n'affronter que les faits essentiels de la vie, pour ne pas découvrir en mourant qu'on n'avait pas vécu. C'est un acte de réduction volontaire, non de renoncement : acculer la vie dans un coin, la ramener à sa plus simple expression, en éprouver la saveur — « sucer toute la moelle de la vie ». Le retrait à Walden n'est pas une fuite mais une expérience conduite à dessein. Parenté avec l'[otium](/lexique/otium/) et l'[arrière-boutique](/lexique/arriere-boutique/), retraits actifs rendus à soi ; opposition avec l'[occupatio](/lexique/occupatio/) et le [divertissement](/lexique/divertissement/), l'affairement qui dérobe la vie à celui qui la mène.
- Visagéité — Philosophie occidentale · français Chez Deleuze et Guattari, la visagéité (ou machine abstraite de visagéité) n'est pas une propriété du corps ni un attribut individuel : c'est un dispositif — mur blanc-trou noir — qui produit du visage en surcodant la tête et, au besoin, tout le corps et le paysage. Le visage n'est donc jamais une donnée naturelle mais un effet social, indexé à des agencements de pouvoir précis (despotique, autoritaire) qui en ont ou non l'usage.
- Viśvarūpa · विश्वरूप (viśvarūpa) — Vedānta · sanskrit La « forme universelle » que Krishna dévoile à Arjuna au chant XI de la Bhagavad-Gîtâ : le divin non plus comme un visage singulier, mais comme l'immensité même rendue visible — corps sans fin ni milieu ni commencement, où tous les mondes naissent et s'engouffrent. Vision de grâce et d'effroi : elle ne se contemple pas du dehors, elle tombe sur le voyant et lui ôte son assise.
- Viveka · विवेक (viveka) — Vedānta · sanskrit Le discernement qui sépare le réel de l'irréel, l'éternel du passager. Pour le Vedānta, c'est la première des quatre dispositions (sādhana-catuṣṭaya) qui ouvrent la voie de la connaissance : la capacité de reconnaître ce qui demeure (le Soi) sous ce qui change (corps, mental, mondes). Faculté d'attention plus que raisonnement, elle ne classe pas des objets, elle dissout une confusion.
W
- Wairua — maori · maori Mot māori : l'esprit, l'âme de la personne — et des choses. Selon Hirini Moko Mead, tout enfant māori naît avec un wairua, déposé dans l'embryon par les parents ; il s'active quand les yeux se forment dans le fœtus et devient alors la part spirituelle de cette vie-là. À la différence du mauri, qui ne quitte jamais le corps qu'il anime, le wairua peut se détacher : pendant le rêve il sort du corps et revient avant le réveil. Il reste lié pour la vie à un être unique, peut être blessé par les mauvais actes, et — c'est sa marque propre — il persiste longtemps après la mort de la vie à laquelle il était attaché. Non pas une « âme » substance figée, mais une présence spirituelle mobile et durable.
- Wanwu yiti · 萬物一體 (wànwù yītǐ) — Transversal · chinois « Former un seul corps avec les dix mille êtres. » Au cœur de l'éthique néo-confucéenne, l'humanité accomplie (ren 仁) n'est pas une vertu intérieure repliée sur le sujet, mais une continuité vivante avec le cosmos entier : ciel, terre et toutes choses participent d'un même principe (li). L'« Inscription occidentale » de Zhang Zai en donne la formule mère — 民胞物與, « le peuple est mon frère, les êtres mes compagnons » — où la parenté cosmique fonde l'obligation morale. (Le confucianisme n'a pas d'entrée propre dans la nomenclature : ce terme y est classé comme transversal.)
- Whakapapa · prononc. « fa-ka-PA-pa » (en māori, wh se dit f) — maori · maori Mot māori : la généalogie qui situe une personne dans sa parenté — son hapū (sous-tribu), son iwi (tribu) — et qui, remontée jusqu'à sa source, ne s'arrête pas aux humains : elle descend des dieux, par Tāne, fils de Rangi (le Ciel) et de Papa (la Terre), les parents primordiaux du cosmos. Selon Hirini Moko Mead, whakapapa, c'est l'appartenance même : sans elle, l'individu reste « dehors à regarder au-dedans ». Réciter son whakapapa, c'est dire d'où l'on descend — et le premier ancêtre n'est pas un homme, c'est le Ciel et la Terre.
- Whanaungatanga — maori · maori Mot māori : la parenté vécue, le réseau de relations qui lie les personnes par le whakapapa, la descendance commune. Selon Hirini Moko Mead, lui-même Māori (Ngāti Awa), la whanaungatanga embrasse le whakapapa et se concentre sur les relations : l'individu attend d'être soutenu par ses parents proches et lointains, et le groupe attend en retour le soutien de chacun. C'est un tissu d'obligations réciproques — se rendre aux funérailles, restaurer l'équilibre des liens, se faire voir des siens — qui fait tenir le collectif. Le principe déborde même la parenté de sang : il s'étend aux non-parents devenus comme des parents par l'expérience partagée, et jusqu'à la maison ancestrale du marae. La whanaungatanga n'est pas un réseau social ni un lien électif qu'on choisit et qu'on quitte : c'est l'appartenance reçue de la lignée, avec sa charge de devoirs.
- Whenua — maori · maori Mot māori : un seul mot pour la terre et le placenta. Selon Hirini Moko Mead, lui-même Māori (Ngāti Awa), le whenua est le milieu entre la mère et l'enfant, qui nourrit une vie nouvelle ; après la naissance, le whenua, comme terre, nourrit la whānau, la famille élargie. Les deux whenua se ressemblent et tous deux sont réels. À la naissance, le placenta — qu'on nomme aussi whenua — est enterré dans le sol, si bien que le whenua retourne au whenua : le geste lie littéralement la personne à un lieu nommé, le bloc de terre ancestral où son arrière-faix repose. Le mot tisse ainsi en un même nœud la naissance, le placenta, le cordon, le sol et l'unité sociale. Le whenua n'est pas un « terrain » ni une propriété foncière qu'on possède et qu'on vend : c'est la terre-matrice à laquelle on appartient par le corps même.
- Windigo — Potawatomi · anishinaabe Monstre de la faim dans la mythologie anishinaabe, que la botaniste Robin Wall Kimmerer, membre de la nation potawatomi, fait entrer dans sa pensée. Né du froid et de l'égoïsme, le windigo est un humain que la faim a changé en cannibale : plus il dévore, plus il a faim, jamais rassasié, condamné à errer affamé pour l'éternité. Kimmerer en fait le nom de l'appétit destructeur de nos économies — la surconsommation qui dévore le vivant « non par besoin, mais par seule cupidité ».
- Wone — tikuna · tikuna Mot tikuna (Ticuna, Magüta ; haut Amazone, à la jonction du Pérou, de la Colombie et du Brésil) qui nomme, dans le récit de l'origine, l'arbre géant — une lupuna, le fromager le plus haut de la forêt — qui recouvrait le monde entier et le tenait dans la nuit. Soutenu par un paresseux accroché au ciel de sa griffe, Wone n'est pas un arbre dressé dans le monde : il en est le couvercle vivant. Quand les jumeaux Yoxí et Ípi parviennent à l'abattre, l'arbre tombé se change en fleuves, lacs et ruisseaux : l'eau n'est pas autre chose que le corps de l'arbre couché, défait et mis à couler. Le mot dit donc moins une espèce végétale qu'un rapport : la forêt et l'eau comme un seul corps en deux états, et la création comme une chute — non l'érection d'un axe du monde, mais la mise à terre d'un grand vivant pour que naissent les eaux.
- Wu · 無 (wú) — Taoïsme · chinois Le wu n'est pas le néant privatif de la métaphysique occidentale, ce qui manque ou ce qui annule. C'est le vide fécond, l'absence d'où procèdent l'usage et l'être : le creux du moyeu qui fait tourner la roue, la cavité du vase qui le rend capable de contenir. Là où l'être (you 有) donne la chose, le wu donne sa fonction. Un vide plein de virtualité, condition de tout ce qui sert et de tout ce qui advient.
- wu wei — Taoïsme · chinois Non-agir, ou action sans effort, désignant une manière d’agir en harmonie avec le cours naturel des choses, sans forcer ni contrarier. Il ne s’agit pas d’inaction, mais d’une présence attentive qui évite l’intervention brutale ou calculée. Le *wu wei* incarne la sagesse de celui qui, renonçant à imposer sa volonté, laisse advenir ce qui doit être.
- Wu-nian · 無念 (wúniàn) — Transversal · chinois La « non-pensée » de Hui-neng : non pas l'arrêt des pensées, mais une pensée qui ne se fixe sur rien. On pense, et l'on ne se laisse pas emporter par ce qui passe dans la pensée. Doctrine centrale du Ch'an de l'éveil subit, où l'esprit reste libre au milieu même de son activité.
- Wuhua · 物化 (wùhuà) — Taoïsme · chinois La transformation des choses : le mot qui scelle le rêve du papillon, à la fin du chapitre II. Tchouang-tseu rêve qu'il est papillon, s'éveille, et ne peut plus décider lequel des deux rêve l'autre. Le wuhua nomme ce que cette indécision révèle : les identités ne sont pas des substances mais des phases — un même fond passe de forme en forme, et chaque forme, tant qu'elle dure, se vit comme entière.
- Wuji · 無極 (wújí) — Transversal · chinois Le « Sans-Faîte » ou Ultime du Non-être : l'illimité, l'indéterminé d'où Zhou Dunyi (Chou Tun-i) fait procéder le Grand Ultime (taiji), sans l'en séparer. La formule inaugurale de son traité — « l'Ultime du Non-être et aussi le Grand Ultime » — pose les deux d'un même souffle : le wuji n'est pas un vide antérieur ni un autre principe, mais l'aspect insondable, sans bornes et sans forme, du taiji lui-même. « Le Grand Ultime est fondamentalement le Non-ultimate », écrit Zhou. Le terme, emprunté au Laozi, sera l'objet d'une longue controverse entre Zhu Xi et Lu Xiangshan, qui y voyait une concession illégitime au taoïsme.
- Wunnan · wunnan — Ngarinyin · ngarinyin Mot de la langue ngarinyin (Kimberley, nord-ouest de l'Australie) que l'aîné David Mowaljarlai donne pour la loi sous laquelle tout retombe : le Système du partage. Le Wunnan règle d'un même tenant le don des biens, l'échange des savoirs et le mariage — non comme une vertu de générosité laissée au choix de chacun, mais comme la structure obligée qui empêche d'accumuler et d'être seul. Fondé aux temps premiers par deux Hommes-Engoulevent, Wodoi et Djingun, en un lieu précis ; il fixe les « peaux » (les sections de parenté) et, par elles, relie des groupes répartis sur tout le continent. À chaque carrefour de l'échange se tient un <em>duat</em>, celui qui décide de la juste distribution. Identité et place dans le réseau du partage ne font qu'un : se nommer, c'est déjà dire de qui l'on reçoit et à qui l'on doit.
- wuwei 無為 — Taoïsme · chinois Non-agir, absence d’effort forcé ou de volonté tendue. État où l’action s’accomplit sans intervention calculée, en harmonie avec le flux naturel des choses. Le terme désigne moins l’inaction que l’efficacité silencieuse, où l’intention se dissout dans le mouvement même du réel.
- Wuyong · 無用 (wúyòng) — Taoïsme · chinois Littéralement « sans usage », l'inutile. Loin d'être un manque, le wuyong nomme chez Tchouang-Tseu une position qui préserve : ce qui n'entre dans aucun emploi échappe à l'emprise qui taille et abrège. L'arbre impropre à la charpente vit ses années entières quand le beau bois meurt jeune sous la hache. D'où le motif 無用之用, « l'usage de l'inutile » : un avantage logé là où le sens commun ne voit qu'un défaut.
X
- Xapiri · xapiri pë (pluriel) — Yanomami · yanomami Les esprits chamaniques dont parle Davi Kopenawa — au pluriel xapiri pë : non pas des âmes ni des dieux, mais les images des ancêtres animaux du premier temps, dont les peaux sont devenues le gibier de la forêt et les images des esprits immortels. Seuls les chamans les voient, en buvant la poudre de yãkoana, et les font descendre et danser. Ce travail n'a rien d'ornemental : les xapiri soignent, contiennent les êtres maléfiques, défendent la forêt et empêchent le ciel de tomber.
- Xiao · 孝 (xiào) — Transversal · chinois La piété filiale : le respect et le soin dus aux parents, que le confucianisme tient pour la racine de toute vertu. Avec le respect fraternel, le *xiao* est dit « la racine de l'humanité » (ren) — c'est dans le lien premier à ceux qui nous ont fait que s'apprend la conduite envers tous. Mais le *xiao* n'est pas la soumission aveugle : Confucius y inclut la remontrance respectueuse, le devoir d'avertir doucement le parent qui s'égare, sans cesser de le servir. Le *xiao* n'est pas l'obéissance servile, car il peut contredire ; il n'est pas non plus un simple devoir légal, car il engage le cœur autant que les gestes. (Le confucianisme n'a pas d'entrée propre dans la nomenclature : ce terme y est classé comme transversal.)
- Xiaoyao · 逍遙 (xiaoyao) — Taoïsme · chinois La libre errance, la flânerie sans entrave ni but, thème du chapitre I de Tchouang-tseu (que Wieger intitule « Vers l'idéal »). Du poisson devenu oiseau qui prend son essor à l'arbre inutile sous lequel on flâne, le xiaoyao nomme un mode d'être qui ne dépend de rien : ni de l'opinion, ni de l'emploi, ni du fruit qu'on attendrait de soi. Errer ainsi, c'est se mouvoir dans le cours du Tout sans y opposer de prise.
- Xin · 心 (xīn) — Taoïsme · chinois Le xin est le cœur-esprit : l'organe unique où la Chine ancienne loge à la fois le sentir et le penser, sans les séparer. Ni siège du sentiment opposé à la raison, ni pur intellect, il est ce qui en nous perçoit, juge, s'émeut et s'agite — et donc ce qu'il faut vider, jeûner, polir comme un miroir pour que le réel s'y reflète sans déformation.
- Xing-e · 性惡 (xìng è) — Transversal · chinois La thèse de Xunzi opposée à celle de Mencius : la nature humaine est mauvaise, et sa bonté est un acquis. Livré à ses penchants — le gain, l'envie, le désir des sens —, l'homme verse dans la rapacité et le désordre ; le bien n'est pas un germe natif mais le produit d'un travail, de l'éducation, des rites et des lois qui redressent la nature comme on courbe le bois tordu.
- Xing-shan · 性善 (xìng shàn) — Transversal · chinois La thèse cardinale de Mencius : la nature humaine est originellement bonne. Non que l'homme soit incapable de mal, mais que, laissé à son sentiment premier, il tend au bien ; le mal n'est pas le fait de la dotation naturelle mais de son abandon. La bonté n'est donc pas un programme à accomplir de l'extérieur, c'est le penchant natif que l'éducation conserve ou que la négligence ruine. (Le confucianisme n'a pas d'entrée propre dans la nomenclature : ce terme y est classé comme transversal.)
Y
- Yangsheng · 養生 (yangsheng) — Taoïsme · chinois « Nourrir le principe vital », « entretenir la vie » : titre que Wieger donne au chapitre III de Tchouang-tseu. L'énergie vitale est limitée, l'esprit insatiable ; user la première au service du second épuise la vie. Le yangsheng est donc l'art de durer en ne s'usant pas — ne forcer aucune part dure, rester à mi-chemin, ne faire servir la vie qu'à ce qui ne l'entame pas. Le boucher dont la lame ne s'émousse pas en dix-neuf ans en est la parabole.
- Yato' yos · yánesha ‘nuestro abuelo Dios’ ; le puissant qui crée par le souffle — yanesha · yanesha Chez les Yánesha (Amazonie centrale péruvienne, tronc arawak), <em>Yato' yos</em> — ‘notre grand-père Dieu’ — est l'être puissant qui crée le monde non par la matière mais par le souffle. Avant tout, seul existait l'Espace à quatre pointes, tenues en l'air par son <em>aliento</em>, son haleine. Sollicité par son frère mauvais de créer la terre avec de la salive, il refuse : la salive rendrait la création saisissable, appropriable. Il appelle plutôt sa sœur, dont une goutte de lait devient terre immense sous son souffle ; de même l'homme et la femme prennent vie quand il leur donne son <em>aliento</em> et souffle sur eux. Yato' yos ≠ démiurge qui façonne une matière préexistante : rien n'existe avant son haleine, et rien ne tient sans elle.
- Yi · 義 (yì) — Transversal · chinois Le juste, la droiture : la vertu confucéenne du devoir-conforme, ce qui doit être fait parce que c'est ce qui convient, indépendamment du gain qu'on en retire. Le *yi* est la rectitude appliquée à la situation — l'acte ajusté à ce que la circonstance réclame, et non au profit qu'elle promet. Confucius en fait la ligne de partage entre l'homme de bien et l'homme de peu : l'un mesure une conduite à sa justesse, l'autre à son rendement. Mencius le portera plus loin, en faisant du *yi* l'une des quatre vertus innées, qui croît du sentiment de honte et de répugnance. Le *yi* n'est pas le *ren*, l'humanité du cœur, mais sa rigueur dans l'action ; il n'est pas le profit *li* 利, qui l'inverse ; il n'est pas non plus le rite, forme extérieure dont il est la justesse intérieure. (Le confucianisme n'a pas d'entrée propre dans la nomenclature : ce terme y est classé comme transversal.)
- Yin-Yang · 陰陽 (yīn yáng) — Taoïsme · chinois Le yin-yang n'est pas un couple de substances mais une opération : la façon dont une même réalité se polarise pour engendrer le mouvement. Tout être « porte le yin et embrasse le yang » ; entre les deux versants, un souffle vide circule et fait l'accord. Polarité féconde, non combat — l'un appelle l'autre et se change en lui.
- Yorro Yorro · yorro yorro — Ngarinyin · ngarinyin Mot redoublé de la langue ngarinyin (Kimberley, nord-ouest de l'Australie), que l'aîné David Mowaljarlai donne pour cœur de sa loi. Il nomme la création non comme un acte achevé dans le passé, mais comme un présent continu : « tout se dresse, vivant ». Les esprits Wandjina ont façonné le pays aux temps premiers, mais leur œuvre n'est pas close — la nature se renouvelle « sous toutes ses formes », et le monde recommence à chaque aube. Le redoublement du mot porte ce sens : la permanence n'est pas l'immobilité d'une chose, mais la continuité d'un recommencement. Mot partagé avec les peuples voisins worora et wunambal, au sein de la même culture des Wandjina.
- you are not alone in the world · tu n'es pas seul au monde — kombumerri · anglais Second des deux axiomes que pose la philosophe Mary Graham, aînée kombumerri (liens wakka wakka, Queensland), dans Some Thoughts about the Philosophical Underpinnings of Aboriginal Worldviews (1999 ; repris Australian Humanities Review 45, 2008, ANU Press, accès ouvert) — en anglais, sa langue d'écriture. Là où le premier axiome pose le rapport à la terre comme celui qui précède et détermine tout le reste, le second en tire la conséquence pour le rapport entre humains : un système de parenté organisé en clans, qui s'étend jusque dans la terre elle-même, et dans lequel une personne trouve son individualité à l'intérieur du groupe plutôt que contre lui. Se comporter comme une entité isolée, écrit Graham, c'est se limiter à n'être qu'un observateur dans un monde observé.
- Younger Brother · Elder Brother / Younger Brother (rendu anglais d'Alan Ereira, du castillan hermano mayor/menor parlé aux visiteurs) — Kogi · anglais Chez les Kággaba (Kogi) de la Sierra Nevada de Santa Marta, la paire par laquelle les Mamas nomment l'humanité industrielle (Younger Brother, « Frère Cadet ») face à eux-mêmes (Elder Brother, « Frère Aîné »). Ce n'est pas une métaphore de politesse : selon leur récit d'origine, le créateur Serankua a lui-même établi la division et prescrit un respect réciproque, que le Cadet a rompu en venant piller la Sierra. Le titre anglais de l'ouvrage d'Alan Ereira, journaliste de la BBC qui rapporte ces paroles, vient de là : « The Elder Brothers' Warning », l'avertissement des Frères Aînés.
- Yukar · yukar (variante yukara ; chant divin = kamui yukar) — ainu · ainu Forme de l'épopée orale ainu (Hokkaidō, Sakhaline) : un chant scandé où le narrateur dit « je » d'un bout à l'autre. Dans le kamui yukar — l'épopée divine —, ce « je » n'est pas un humain mais un dieu-animal : le hibou-pêcheur, la grenouille, l'épaulard, le loup raconte lui-même sa visite au monde des hommes, sa farce, sa mort. Chaque phrase est suivie d'un refrain (sakehe) qui reproduit le cri propre de l'être qui chante. Le yukar n'est donc pas un récit sur les bêtes, à la troisième personne, mais la prise de parole du non-humain en première personne : la forme du chant est la cosmologie kamuy en acte. Chiri Yukie, première Ainu à transcrire ces chants (1922), ne consigne pas des histoires de dieux mais leurs voix mêmes.
Z
- Zazen · 坐禪 (zazen) — Bouddhisme · japonais Zazen, c'est l'assise zen : za (坐), « s'asseoir », et zen (禪, du chinois chán, du sanskrit dhyāna), « absorption ». Non pas n'importe quelle posture, mais le corps droit, le souffle réglé, l'esprit porté au-delà de la pensée. Au sens large, elle déborde le coussin : entrer pleinement dans chaque acte avec une attention totale est aussi zazen.
- zei-dl-bei · « frightful » — redoutable, effrayant — Kiowa · kiowa Mot kiowa que l'écrivain N. Scott Momaday (kiowa, écrivant en anglais) consigne dans The Way to Rainy Mountain : le seul mot que prononçait sa grand-mère Aho devant le mal et l'incompréhensible. Momaday le glose « frightful » — redoutable — mais précise aussitôt que ce n'était pas une exclamation : « un écartement, un exercice du langage sur l'ignorance et le désordre ». Le mot n'y décrit pas la peur, il l'écarte. Il illustre ce que Momaday tient pour propre à la tradition orale kiowa : un mot n'est pas un signe qui désigne, mais une puissance qui agit — « il vient du néant au son et au sens ; il donne origine à toutes choses. Et le mot est sacré ». Le manque qu'il comble en français : nous avons le juron, l'exclamation, la conjuration, mais nul mot attesté qui soit en lui-même l'acte d'écarter le désordre par la parole. À distinguer du juron (décharge d'affect) comme de la formule magique (recette d'efficace) : zei-dl-bei est un geste de tenue, une parole opposée au chaos. Orthographe = celle de Momaday, seule source sûre.
- Zhixing heyi · 知行合一 (zhīxíng héyī) — Transversal · chinois L'« unité de la connaissance et de l'action » : pour Wang Yangming, savoir vraiment, c'est déjà commencer à agir, et agir jusqu'au bout, c'est l'accomplissement du savoir. Un savoir qui n'agit pas n'est pas encore un vrai savoir, seulement une opinion ; les deux ne sont pas deux étapes successives mais un seul et même effort. (Le confucianisme n'a pas d'entrée propre dans la nomenclature : ce terme y est classé comme transversal.)
- Zhong 忠 · 忠 (zhōng) — Transversal · chinois La loyauté au sens confucéen : non l'obéissance à un supérieur, mais le plein-développement de soi, la fidélité au meilleur de sa propre nature. Le *zhong* forme couple avec *shu* 恕, la réciprocité : ensemble, *zhong-shu* résument le « fil unique » (*yi guan*) qui traverse toute la doctrine de Confucius. Là où le *shu* regarde autrui, le *zhong* en est le fondement intérieur. Le *zhong* n'est pas la sujétion à un maître ≠ le *shu*, dont il est la substance et non l'application.
- Ziran · 自然 (zìrán) — Taoïsme · chinois Littéralement « de-soi-même-ainsi » : ce qui est tel par soi, sans qu'aucun agent l'y force. Le ziran n'est pas « la nature » comme décor ou réserve de ressources ; c'est la manière d'être du réel laissé à son propre cours. Julien le rend par « sa nature » au terme de la grande remontée du chapitre 25 : même le Tao n'imite rien au-dessus de lui — il est de-soi-même-ainsi.
- Zone critique — Philosophie occidentale · français Terme des sciences de la Terre repris par Latour : la mince pellicule superficielle où le vivant a transformé en profondeur l'atmosphère et la roche. Entre l'espace au-delà et la géologie profonde en deçà, c'est la seule épaisseur où la vie tient — et donc le seul lieu dont les conflits de territoire valent la peine d'être pensés.
- zuhd — Soufisme · arabe Détachement intérieur des attachements mondains, non par privation matérielle, mais par une orientation exclusive vers l'essentiel. Le *zuhd* n'est pas l'ascétisme rigide, mais la liberté du cœur qui, ayant reconnu la vanité des possessions éphémères, ne s'y accroche plus. Il opère comme une lucidité active : voir le monde sans en être captif.
- Zuowang · 坐忘 (zuòwàng) — Taoïsme · chinois Le zuowang, littéralement « s'asseoir et oublier », est la pratique taoïste par laquelle on dépose successivement le corps, les sens, le savoir et finalement le moi, jusqu'à s'unir à ce qui pénètre tout. Ce n'est pas une vacance de l'esprit mais une désappropriation graduelle : on n'ajoute rien, on laisse tomber. L'oubli y est l'opération centrale, non un défaut de mémoire.
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