· Mystique chrétienne

Nada

nada (« rien »)

Mot espagnol pour « rien ». Chez Jean de la Croix, il nomme la voie de dépouillement total par laquelle l'âme se vide de tout appétit — goûter, savoir, posséder, être — pour atteindre le todo, le Tout de Dieu. Le nada n'est pas une privation subie mais une nuit élue : on lâche chaque « quelque chose » fini comme un barreau, pour monter vers ce qui ne se possède pas comme une chose. Le rien y est un seuil, non un terme.

Pour goûter tout, il faut n'avoir de goût pour rien ; pour savoir tout, il faut désirer de ne rien savoir ; pour posséder tout, il faut souhaiter de ne rien posséder ; pour être tout, il faut vouloir n'être rien.
Jean de la Croix, La Montée du Mont Carmel, Livre I, ch. 13 (maximes du Tout et du Rien). Les Œuvres spirituelles du Bienheureux Jean de la Croix, 1834, t. I (p. 112-114) · trad. Jean Maillard · source

Nada, en espagnol, c’est « rien ». Jean de la Croix en fait le nom d’une ascension paradoxale : pour gravir le Mont Carmel jusqu’au todo, le Tout de Dieu, l’âme ne prend pas le chemin de l’acquisition mais son inverse exact. À chaque appétit — goûter, savoir, posséder, être — répond un rien correspondant. Non pas avoir moins, mais cesser de vouloir tenir ; et la dernière marche, la plus haute, ne porte plus sur l’avoir mais sur l’être : pour être tout, il faut vouloir n’être rien.

Le nada n’est pas un trou ni une mortification pour elle-même. Il évide pour qu’entre autre chose : l’âme vidée est une place faite, et le vide attend son hôte. C’est la « quadruple nuit » des sens et de l’esprit où l’on se plonge « pour parvenir à la lumière du tout ». À distinguer de la kénōsis, qui nomme d’abord le geste de Dieu s’abaissant, là où le nada nomme l’effort de la créature qui se déprend ; et de la décréation weilienne, qui défait le moi sans toujours poser au bout l’union nuptiale que vise le Carmel.

Le contraste le plus net touche l’Orient. Le nada et le nibbāna partagent le même geste — vider, lâcher, ne plus rien agripper — mais leurs horizons s’opposent. Le nada est creusé pour être empli : il s’ouvre sur une plénitude, l’union à un Dieu qui est le Tout. Le nibbāna, l’extinction d’un feu privé d’aliment, ne s’ouvre sur aucun Tout : ce qui cesse, c’est la soif, et avec elle les renaissances. Un rien appelle un hôte ; l’autre éteint la flamme. Nada n’est pas śūnyatā ni nibbāna : même porte, deux ciels.

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