grec · Mystique chrétienne

Kénōsis

κένωσις (kenōsis)

Mot grec tiré du verbe kenoō, « vider », « rendre vide ». Il désigne l'abaissement volontaire par lequel le Christ, selon l'hymne de Paul aux Philippiens, « s'est vidé lui-même » (heauton ekenōsen) de sa condition divine pour prendre la forme du serviteur. La mystique chrétienne en a fait le modèle de tout dépouillement : descendre au lieu de monter, se défaire de la puissance plutôt que la saisir. Simone Weil en reprend le geste à son compte — l'homme imitant le retrait de Dieu.

Il s’est vidé de sa divinité. Nous devons nous vider de la fausse divinité avec laquelle nous sommes nés.
Simone Weil, La Pesanteur et la Grâce, chapitre « Décréation ». Librairie Plon, 1948 (recueil établi par Gustave Thibon) · source

L’hymne de l’Épître aux Philippiens emploie un verbe brutal : le Christ s’est vidé, ekenōsen — non pas amoindri, non pas voilé, mais évidé de sa forme divine pour épouser la condition d’esclave. La kénōsis nomme ce mouvement de descente : Dieu qui, pouvant tout retenir, lâche prise. Toute la mystique du dépouillement en dérive — l’âme n’imite le Christ qu’en consentant à se défaire de ce dont elle s’enorgueillit.

Simone Weil tire ce geste jusqu’à son bord le plus tranchant. Pour elle, la création elle-même est déjà une kénōsis : « Dieu renonce — en un sens — à être tout », il se retire pour qu’il y ait du monde. L’homme refait ce chemin à l’envers, mais sur un faux trésor : « Il s’est vidé de sa divinité. Nous devons nous vider de la fausse divinité avec laquelle nous sommes nés. » Le Christ se dépouille du réel ; nous, d’une illusion — celle d’être le centre. Le dénuement matériel, l’aktèmosynè, n’est que la frange visible de ce dénuement-là.

La kénōsis n’est pas l’anéantissement nihiliste. Se vider n’est pas se détruire : Weil sépare nettement la décréation, qui fait passer le créé vers plus de réel, de la destruction, qui le précipite dans le néant. Le vide kénotique n’est pas un trou, c’est une place ouverte — elle attend d’être habitée. Et la kénōsis n’est pas non plus la décréation weilienne elle-même : celle-ci est le mot forgé par Weil pour l’effort de l’homme, là où la kénōsis nomme d’abord l’acte de Dieu. L’une descend pour sauver ; l’autre s’efface pour laisser entrer. Le modèle précède la copie.

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