Penthos
πένθος (penthos)
Le penthos est le deuil que l'on porte sur soi-même : la douleur de ses propres péchés, entretenue volontairement et qui s'épanche en larmes. Les Pères du désert en font un don plus qu'une technique — le « don des larmes » — et la traduction française classique le rend par componction, la pointe qui perce le cœur. Deuil fécond : il lave au lieu de ronger.
Pleurons, leur dit-il, mes frères, et que nos larmes ne tarissent point avant que nous allions en ce jour où celles que nous répandrons, si nous n’avons pleuré en cette vie, bien loin d’éteindre le feu qui nous brûlera, ne serviront qu’à l’enflammer.
Le mot grec penthos désigne le deuil — celui qu’on porte pour un mort. Les moines du désert l’ont retourné vers l’intérieur : le mort qu’on pleure, c’est soi-même, l’homme que le péché a défait. Macaire l’Ancien, au seuil de sa propre mort, n’a qu’une instruction pour les frères assemblés : « Pleurons ». Et il en donne l’économie exacte — les larmes versées ici éteignent un feu, les larmes différées l’attisent. Le français d’Arnauld d’Andilly rend ce travail par componction, du latin compunctio : la piqûre, la pointe qui perce le cœur et le fait couler. Chez Arsène, la componction est dite « si vive et si tendre » que ses larmes étaient intarissables — non une crise, un régime permanent, compatible avec la quiétude la plus haute.
Car c’est le paradoxe que la tradition assume jusqu’à l’oxymore (Jean Climaque parlera de « deuil joyeux ») : ce chagrin n’abat pas, il rend léger. Il accompagne le tri des pensées et défait l’endurcissement mieux que l’ascèse seule.
Le penthos n’est donc pas la tristesse-passion. La tristesse au sens de Spinoza est un passage à une moindre perfection, une diminution — et les Pères eux-mêmes rangent la lypè, le chagrin sans direction, parmi les pensées mauvaises. Le penthos est l’inverse terme à terme : une douleur choisie, orientée, qui augmente l’âme. On ne le subit pas, on le cultive ; il ne ferme pas sur soi, il ouvre. Deuil de soi pour ne pas avoir à se pleurer trop tard.