français · Mystique chrétienne

Décréation

Mot forgé par Simone Weil pour désigner le consentement à n'être plus le centre — « faire passer du créé dans l'incréé ». Non pas se détruire (ce qui ferait passer le créé dans le néant), mais défaire en soi le moi qui occupe toute la place, pour laisser entrer ce qu'elle nomme la grâce.

Décréation : faire passer du créé dans l'incréé. Destruction : faire passer du créé dans le néant. Ersatz coupable de la décréation.
Simone Weil, La Pesanteur et la Grâce, chapitre « Décréation ». Librairie Plon, 1948 (recueil établi par Gustave Thibon) · source

Weil construit le mot par symétrie : si Dieu crée en se retirant pour laisser de la place à l’être, l’homme se décrée en se retirant à son tour, pour rendre cette place. « Nous devons renoncer à être quelque chose », écrit-elle — non par dégoût de soi, mais parce que le moi, sous l’effet de ce qu’elle appelle la pesanteur, tend à occuper tout l’espace disponible. La décréation est le mouvement inverse : consentir au vide qu’on est sommé de combler.

Le piège qu’elle nomme elle-même est la destruction, « ersatz coupable de la décréation ». Détruire, c’est faire tomber le créé dans le néant ; se décréer, c’est le faire passer dans l’incréé — vers plus de réel, non vers le rien. La nuance est décisive : l’ascèse weilienne n’est pas une violence faite à soi-même, encore moins infligée à autrui (« faire tout cela à autrui, du dehors, est de l’ersatz de décréation »).

À ne pas confondre avec le wu-wei taoïste, qui relâche l’agir crispé pour s’accorder au cours des choses sans qu’il en coûte : le non-agir épouse la nature, là où la décréation la contrarie. Le vide taoïste est fonctionnel et serein ; le vide weilien se supporte, comme une nuit obscure. Décréation ≠ destruction, et décréation ≠ non-agir.

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