Mokṣa
मोक्ष (mokṣa)
La libération : terme dernier de l'existence pour la pensée hindoue, l'affranchissement définitif du cycle des renaissances (saṃsāra) et de la condition qui l'enchaîne. Mokṣa n'est pas une récompense posthume ni un lieu où l'on accède, mais la dénouement d'un lien — celui qui attache l'âme aux œuvres, au désir et à l'ignorance. On ne l'obtient pas : on s'en délivre. La Gîtâ la nomme tantôt « délivrance », tantôt extinction en Dieu, et la place au-dessus de tous les fruits que l'on pourrait convoiter, le ciel inclus.
Dompté ses sens, dirigé son esprit et sa raison exclusivement vers la délivrance ; lorsque le désir, la crainte, la passion, étant bannies, parvenu vraiment à la délivrance,
Le mot vient de la racine muc-, « relâcher, dénouer, lâcher ». D’où le premier renversement : mokṣa ne se conquiert pas comme un territoire, il se défait comme un nœud. Ce qui est en cause n’est pas un manque à combler mais une attache à trancher — l’attache aux œuvres et à leurs fruits, qui maintient l’âme dans la roue des naissances et des morts.
La Gîtâ trace plusieurs voies vers ce dénouement, et c’est leur point de convergence qui définit mokṣa. Burnouf le rend par « s’éteindre en Dieu » (V.24) : non l’anéantissement du sujet, mais la fin de sa séparation. Le texte distingue nettement cette délivrance des récompenses ordinaires de la piété ; ceux qui n’aspirent qu’au ciel, dit-il, « retournent au séjour des mortels » une fois leur mérite épuisé (IX.21). Le ciel reste dans le cycle ; mokṣa en sort.
La condition en est l’extinction du désir : non le désir tué, mais le désir qui ne s’attache plus au fruit — ce que la Gîtâ appelle l’action sans désir. C’est pourquoi la libération peut s’obtenir de son vivant, sans attendre la chute du corps.
Mokṣa ≠ nibbāna bouddhique. Les deux dénouent le lien des renaissances, mais ce qui se libère diffère : le Vedānta affranchit l’ātman, le soi réel qui se reconnaît identique à l’absolu ; le bouddhisme nie précisément qu’un tel soi subsiste. L’un délivre quelqu’un ; l’autre éteint jusqu’à l’idée d’un quelqu’un à délivrer.