Arútam
wampis (famille jívaro ; río Santiago, Amazonie péruvienne)
Chez les Wampis du río Santiago, l'<em>arútam</em> est un esprit puissant — et la force-vision qu'il donne. Ces esprits prennent mille formes (le paresseux, l'épervier, le condor, le tigre, l'éclair, le boa) et errent partout, mais fréquentent surtout les cataractes. L'homme qui veut trouver « la vision » s'y retire dans un abri, jeûne plusieurs jours, s'abstient de femme et prend tabac, toé ou ayahuasca <em>con bastante fe</em>, avec beaucoup de foi. Celui qui croit aux <em>arútam</em> trouve toujours la vision : elle lui donne un pouvoir précis — vivre sans problèmes, dominer un ennemi par la seule parole, ne pas se laisser tuer. L'arútam ≠ hallucination ; ≠ vision-spectacle : c'est une force qui se conquiert et qui se garde.
Los arútam son espíritus con poder que suelen aparecer de diferentes formas y vagan por todo el espacio, pero es la catarata el lugar que más frecuentan.
On traduit d’ordinaire arútam par « vision ». Le mot dit à la fois l’esprit et ce qu’il donne, et la traduction ne tient que si l’on refuse d’y entendre une image intérieure. Chez les Wampis du río Santiago, ce que le relator Gerardo Petsaín Sharup rapporte n’est pas un état d’âme : c’est une force qui vient d’ailleurs et qu’il faut aller chercher.
Les arútam sont des esprits puissants qui apparaissent sous des formes changeantes et errent dans tout l’espace ; mais c’est la cataracte, la tuna, qu’ils fréquentent le plus. Chaque forme donne un pouvoir précis : le paresseux donne de vivre toute sa vie sans ennuis, l’épervier, le condor et le tigre donnent la force pour la guerre, le toucan l’astuce de ne pas se laisser tuer, l’éclair le pouvoir de faire trembler l’ennemi « par la seule parole ». Le plus grand des arútam, le Kuraráip, ne se montre presque jamais et, plutôt qu’un pouvoir de tuer, il offre une chanson : los que han escuchado esa canción tienen suficiente para vivir.
Trouver la vision ne s’improvise pas. L’homme qui la cherche se rend à la cataracte — ou, à défaut, aux collines —, s’installe dans un petit abri et dieta. La diète, ici, est une discipline entière : ne pas approcher de femme, ne rien manger trois jours durant, ne boire qu’un peu d’eau. Il apporte son tabac, son toé (maikúa) ou son ayahuasca (natém), et prend ces plantes con bastante fe, avec beaucoup de foi. Car la foi n’est pas un ornement de la démarche : elle en est la condition. Aquel que cree en los arútam, en los seres que dan poderes, siempre encuentra la visión — celui qui croit aux arútam trouve toujours la vision.
C’est ce qui distingue l’arútam de deux choses avec lesquelles notre langue le confond. Ce n’est pas la vision-hallucination, le déferlement d’images que produirait la plante : la plante n’est qu’un seuil, et sans la retraite, le jeûne et la foi elle ne donne rien. Et ce n’est pas la vision au sens contemplatif, un spectacle offert au regard : l’arútam ne se regarde pas, il se reçoit comme un pouvoir qui change celui qui l’obtient et l’accompagne ensuite dans sa vie. On peut le rapprocher de l’âme-tigre kandozi, su alma es tigre, autre force conquise par la retraite et le jeûne visionnaire ; mais là où l’âme-tigre mute la substance même de l’être, l’arútam reste une alliance avec un esprit — une force donnée, à mériter, qui se garde tant qu’on l’honore.
Sous cet angle, la « vision » wampis n’a rien d’un enrichissement de la vie intérieure. Elle relie l’homme à des êtres qui habitent l’eau, la terre et le ciel — le monde plus-qu’humain tenu par ses maîtres et ses esprits —, et c’est de cette alliance, non de soi, que vient le pouvoir de vivre bien, de résoudre les conflits, de tenir devant l’ennemi.