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Tsungki

achuar (famille jíbaro / aents chicham)

Mot achuar qui nomme le maître — le propriétaire — des eaux et des poissons. Dans la cosmovision rapportée par Carlos Nangkitiar Kunchim Tsanim, l'univers est fait d'étages, et le premier, sous l'eau, est habité par les <em>tsungki</em> : des personnes qui ont figure d'homme ou de femme, vivent au fond des grands bassins des rivières et sous les chutes d'eau, et possèdent les poissons. Tsungki n'est pas « l'esprit de l'eau » au sens d'une force diffuse : c'est un propriétaire, avec sa maison, ses sièges (un boa enroulé pour le maître, des tortues pour les visiteurs), son chapeau (une raie), sa montre (un crabe). Seul le <em>wishín</em>, l'homme qui sait, entre en relation avec lui ; la gente commune, elle, ne peut que l'entendre la nuit. Tsungki appartient à une famille de maîtres — Mana pour le gibier, Nungkui pour le jardin — auxquels l'Achuar ne prélève rien sans s'adresser d'abord par un « discours ».

Los tsungki son los dueños de los peces y de otros animales acuáticos
Carlos Nangkitiar Kunchim Tsanim, El ojo verde. Cosmovisiones amazónicas, Cosmovision achuar « Visitábamos a los hombres de arriba » (FORMABIAP/AIDESEP). FORMABIAP/AIDESEP, 3ᵉ éd. corrigée et augmentée, 2025 (1ʳᵉ éd. 2000) · trad. texte original en espagnol ; rendu français maison

Tsungki se traduirait volontiers par « esprit de l’eau », et l’on aurait déjà tout perdu. Car le mot achuar ne désigne pas une présence vague répandue dans les rivières : il désigne un propriétaire. Sous le premier étage du monde, au fond des grands bassins et sous les chutes, vit une personne — homme ou femme — qui possède les poissons et les bêtes des eaux. Sa maison a ses meubles : un boa enroulé lui sert de siège, des tortues d’assises pour les visiteurs, une raie de chapeau, un crabe de montre. Ce n’est pas un symbole de l’eau : c’est quelqu’un, chez lui, qui détient ce que nous croyons « prendre » dans la rivière.

De là découle une éthique qui n’a rien d’une métaphore. Si les poissons ont un maître, on ne se sert pas : on demande. Carlos Nangkitiar Kunchim Tsanim, qui rapporte cette cosmovision, le dit pour le gibier comme pour les eaux — l’Achuar « se relacionan mediante el discurso » avec les maîtres de la nature : le chasseur s’adresse à Mana avant de poser son piège, la femme s’adresse à Nungkui avant d’entrer au jardin. Le prélèvement passe par une parole adressée à un propriétaire, jamais par la simple prise.

C’est ce qui sépare tsungki du kamuy ainu, avec lequel on serait tenté de le confondre. Le kamuy est un hôte : une personne qui visite le monde des humains et qu’on accueille. Le tsungki est un propriétaire : une personne chez qui l’on entre, et à qui appartient ce qu’on voudrait emporter. L’un fonde une éthique de l’hospitalité, l’autre une éthique de la permission. Et c’est là, surtout, que le mot achuar défait le nôtre : là où nous disons « ressource » — un stock sans maître, libre à qui le prend —, l’Achuar voit un bien qui appartient déjà à quelqu’un, et qu’on ne touche qu’après le lui avoir demandé.

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