·

La récolte honorable

the Honorable Harvest

Code non écrit du prélèvement que Robin Wall Kimmerer, botaniste et membre de la nation potawatomi, recueille dans les pratiques de cueillette et de chasse autochtones. Il ne règle pas la quantité que l'on peut prendre mais la manière de le prendre : demander la permission, n'emporter que ce qui est donné, ne jamais épuiser, remercier, rendre un présent en retour. Prélever pour vivre y devient un échange entre personnes — humaines et non humaines — et non l'exploitation d'une ressource.

Demandez la permission avant de prendre. Respectez la réponse qui vous est adressée. Ne prenez jamais la première plante ni la dernière. Ne prenez que ce dont vous avez besoin. Ne prenez que ce qui vous est donné. Ne prenez jamais plus de la moitié. Laissez-en un peu pour les autres. Récoltez de manière à minimiser les dégâts et dégradations. Faites-en usage avec respect. Ne gaspillez jamais ce que vous avez pris. Partagez. Rendez grâce pour ce qui vous a été donné.
Robin Wall Kimmerer, Tresser les herbes sacrées, Chapitre 17, « La Récolte honorable ». Le lotus et l'éléphant, 2021 (ISBN 978-2-01-714064-1) · trad. Véronique Minder

Kimmerer prévient que ces directives ne sont « pas écrites ni énoncées » : elles s’apprennent dans les gestes de la cueillette, transmises d’une herboriste à l’autre. La première règle qu’on lui enseigne n’est pas une limite de quantité mais une question d’égards — ne jamais prendre la première plante trouvée, « car cela pourrait être la dernière », et parce qu’on veut « que la première parle de toi en bien aux autres de son espèce ». Le prélèvement commence par une demande de permission adressée à un être que l’on tient pour capable de répondre.

Toute la liste tient sur cette bascule : la plante, l’animal, le riz sauvage ne sont pas des stocks mais des partenaires d’un échange. On ne prend que ce qui est donné ; on laisse de quoi reconduire la vie — « Nous ne sommes pas les seuls à aimer le riz », répondent les riziculteurs à qui proposait un système plus efficace. La gratitude et le présent rendu en retour ne sont pas des suppléments moraux : ce sont les termes du contrat qui autorise à prendre.

C’est ce que rend possible la grammaire de l’animéité. Reconnaître l’érable ou la truite comme une personne, et non comme une chose, fait apparaître des obligations qui débordent toute limite de prise. Le même mouvement de pensée que le puhpowee : nommer le vivant comme sujet engage celui qui le nomme.

La récolte honorable n’est donc pas une gestion durable. Les règles de l’État en matière de chasse et de cueillette sont, note Kimmerer, « exclusivement basées sur le domaine biophysique » : un quota, une taille minimale, une amende en cas d’infraction — une transaction. La récolte honorable, elle, n’est « pas une politique juridique appliquée », mais un accord entre individus, lié à une responsabilité envers les mondes physique et métaphysique. Le quota mesure ce qui reste ; la réciprocité mesure ce que l’on doit. On peut respecter le premier en ne devant rien à personne ; la seconde suppose, à chaque prise, une dette reconnue.

← retour au lexique