Xapiri
xapiri pë (pluriel)
Les esprits chamaniques dont parle Davi Kopenawa — au pluriel xapiri pë : non pas des âmes ni des dieux, mais les images des ancêtres animaux du premier temps, dont les peaux sont devenues le gibier de la forêt et les images des esprits immortels. Seuls les chamans les voient, en buvant la poudre de yãkoana, et les font descendre et danser. Ce travail n'a rien d'ornemental : les xapiri soignent, contiennent les êtres maléfiques, défendent la forêt et empêchent le ciel de tomber.
C’est la vérité. Au premier temps, lorsque les ancêtres animaux yarori se sont métamorphosés, leurs peaux sont devenues gibier et leurs images esprits xapiri.
« Esprits » traduit xapiri faute de mieux ; le mot que Kopenawa emploie sans relâche est image. Au premier temps, raconte-t-il, les ancêtres — des humains portant des noms d’animaux — se sont métamorphosés : leurs peaux sont devenues les pécaris, les chevreuils et les agoutis que l’on chasse, leurs images sont devenues les xapiri. Ce que le chaman fait danser n’est donc pas l’animal mais son fond vivant — « leur vrai cœur et leur véritable intérieur » —, immortel : même quand l’épidémie tente de les brûler, « leurs miroirs éclosent toujours à nouveau ». D’où ce renversement : le gibier qu’on mange est un ancien humain devenu autre, et l’esprit qu’on appelle est plus ancien que la forêt qu’il habite.
Voir les xapiri ne va pas de soi : c’est un apprentissage, long et coûteux. Les anciens soufflent la poudre de yãkoana dans les narines du novice, ouvrent pour lui les chemins des esprits, qui viennent alors faire leur « danse de présentation » et bâtir leur maison dans sa poitrine. Kopenawa décrit ce savoir comme une étude — « de la même manière que les Blancs étudient, de classe en classe ». Et ce que ce travail accomplit n’est pas décoratif : les xapiri soignent les malades, contiennent les êtres maléfiques, apaisent les tonnerres et le vent de tempête. « Sans le travail des chamans, elle retournerait vite au chaos », dit-il de la forêt.
C’est aussi pourquoi ce mot est politique. Quand les paroles d’écologie des Blancs sont arrivées jusqu’à lui, Kopenawa dit les avoir aussitôt comprises : « Les xapiri défendent la forêt depuis qu’elle existe. » Face aux chercheurs d’or et aux fumées d’épidémie, il oppose une valeur que l’argent ne mesure pas — « Leur argent ne vaudra rien contre la valeur des chamans et celle des xapiri » — et un travail qui continue : appeler les esprits pour consolider la forêt et prévenir la chute du ciel. Les xapiri sont aux vivants ce que Urihinari, l’esprit de la forêt, est à urihi, la terre-forêt : son image, et sa défense.
Les mots des peuples ne se recouvrent pas. Le kamuy ainu est une personne non humaine qu’on accueille comme un hôte, visible de tous dans le hibou ou l’ours ; le xapiri yanomami est une image, invisible hors du regard exercé des chamans, et il se danse plus qu’il ne se reçoit. Le kene shipibo-konibo est un motif que les femmes tracent et rendent visible sur les tissus et les peaux ; le xapiri ne se fixe sur aucune surface. Et il ne doit rien aux « esprits » du vocabulaire spirite occidental — âmes de défunts qu’on fait parler : les xapiri ne sont pas nos morts, ils sont les images immortelles des ancêtres animaux, et c’est eux qui tiennent le ciel.