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Kené

kené (sing.) / kenebo (plur.)

Mot shipibo-konibo que l'anthropologue Luisa Elvira Belaunde traduit par « diseño » (motif, dessin). Le kené désigne les tracés géométriques que les femmes shipibo-konibo posent sur la peau, la céramique, le tissu, le bois. Mais le motif visible n'est que la part matérielle d'une même chose : le kené est aussi reçu en vision sous l'effet de plantes rituelles (rao), chanté en suivant du doigt ses chemins, et tenu pour curatif. Dessin, vision, chant et soin ne sont pas quatre usages d'un ornement — ce sont les états d'une seule réalité, l'énergie des plantes rendue sensible.

Arte material e inmaterial, obras realizadas y obras imaginadas, en ambos casos el kené embellece y sana a las personas y las cosas con la luz colorida de la energía de las plantas.
Luisa Elvira Belaunde, Kené: arte, ciencia y tradición en diseño, Première partie, « Kené: arte material e inmaterial » (citation en espagnol). Instituto Nacional de Cultura, Lima, 2009 (ISBN 978-9972-613-78-4)

Le mot qui décide de tout est sana — « soigne ». Belaunde tient ensemble, dans une seule phrase, ce que notre regard sépare d’emblée : l’art matériel et l’art immatériel, l’œuvre réalisée et l’œuvre imaginée, « dans les deux cas » le kené embellit et soigne. Pour les Shipibo-Konibo, embellir et guérir ne sont pas deux opérations distinctes. Une personne dont la peau est couverte de tracés est dite kikín — belle, élégante — et par là même saine, nettoyée, fortifiée.

Le motif n’est donc pas posé sur les choses, il agit sur elles. Belaunde parle d’un pouvoir « préformatif » : le kené ne représente pas un oiseau ou une étoile, il fait quelque chose au monde. On le reçoit en vision par les plantes, on le suit du doigt en chantant — la guérisseuse Herlinda Agustín parcourt les chemins musicaux de ses dessins —, on le brode, on le peint. La vision, le chant, le tracé et le soin sont les états d’une même énergie végétale rendue visible.

Le kené n’est pas un motif décoratif que l’on pourrait détacher de sa cosmovision pour l’imprimer sur un sac. Là où l’ornement embellit une surface, le kené refait la personne qu’il recouvre. Comme le puhpowee chez Kimmerer, c’est un mot que nos langues d’objets ne savent pas porter : le kené n’orne pas le réel, il le soigne.

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