Su alma es tigre
kandozi (anc. candoshi ; río Pastaza)
Chez les Kandozi du río Pastaza, dire d'un homme que « son âme est tigre » n'est pas une image du courage : c'est une transformation acquise de l'âme. Frappé par un deuil, l'homme se retire seul dans la forêt, prend tabac, ayahuasca ou toé, et dort jusqu'à obtenir le <em>poder</em>, le pouvoir. Celui qui a obtenu ce pouvoir a désormais un esprit-de-tigre (<em>espíritu de tigre</em>) : il devient vaillant, vit plus longtemps, ses ennemis ne peuvent le vaincre. La transformation est réelle et se prolonge après la mort — l'âme de cet homme continue d'errer avec la voix d'un tigre, d'un boa, d'un lézard. L'âme-tigre n'est ni un totem hérité ni une métaphore : c'est un état de l'être conquis par la retraite et le jeûne visionnaire.
El hombre que tiene su poder, tiene su espíritu de tigre. Como ya tiene su poder, es valiente y puede vivir más tiempo; sus enemigos no le pueden ganar porque su alma es tigre.
« Son âme est tigre » : la formule sonne comme une métaphore du courage, et l’on aurait déjà tout perdu. Car chez les Kandozi du río Pastaza, ce que le relator Usi Kamarambi rapporte n’est pas une figure de style. C’est une transformation de l’âme, réelle, et qui s’obtient.
Le point de départ est un deuil. Un homme a perdu un proche ; la peine l’empêche de dormir. Après qu’une vieille femme l’a « soigné » — elle lui souffle du tabac dans les yeux pour chasser les mauvais rêves —, l’homme part, d’amertume, dormir seul au cœur de la forêt. Il pense : « Si mon parent est mort, peut-être n’ai-je pas le pouvoir de vivre plus longtemps. » Alors il prend tabac, ayahuasca ou toé, et dort jusqu’à ce qu’il obtienne le poder, le pouvoir. Deux jours environ. Quand il revient, quelque chose a changé en lui : celui qui a le pouvoir a un esprit-de-tigre, il est vaillant, ses ennemis ne peuvent le vaincre — porque su alma es tigre.
La transformation ne s’arrête pas à sa vie. Quand cet homme meurt, son âme reste ici à rôder ; parfois elle se change, ou prend la voix d’un tigre, d’un boa, d’un lézard, d’un épervier. C’est ainsi qu’on la perçoit. L’âme n’imite pas le tigre : elle en a la substance et la voix.
Cela sépare nettement l’âme-tigre kandozi de deux choses avec lesquelles on la confondrait. Ce n’est pas un nagual ni un totem hérité, une figure animale donnée à la naissance et fixée par la lignée : l’âme-tigre kandozi n’est pas reçue, elle est conquise — par la retraite, le jeûne et la vision. Et ce n’est pas une métaphore du brave, comme lorsque nous disons d’un combattant qu’il est « un lion » : la métaphore laisse l’âme inchangée, tandis qu’ici l’âme devient effectivement tigre, jusque dans la voix qu’elle garde après la mort. Là où le sinan matsés nomme une qualité de conscience qui se cultive, l’âme-tigre nomme une mutation de l’être qui s’acquiert — et qui ne se défait plus.