Sinan
matsés (langue pano)
Mot matsés qui nomme l'énergie vitale du chaman, du guerrier et du chasseur — la force « haute », distincte du <em>dayac</em>, l'énergie ordinaire du travail que femmes et hommes possèdent. Dans la cosmovision rapportée par Luis Dunu Jiménez Dësi, cette énergie fait partie de l'esprit, mais elle n'y reste pas enfermée : on la transmet à un autre en lui soufflant du tabac en poudre par le nez ou en lui appliquant le venin du crapaud. Sa propriété la plus singulière est de n'obéir à aucune rareté : « ceux qui ont beaucoup d'énergie la passent à ceux qui en ont moins » sans que la leur diminue. La force ne se dépense pas en se donnant — elle ne baisse que si l'on se laisse souffler le tabac par quelqu'un de plus faible. Le sinan suit la lignée de qui voit (chez les Matsés, en principe les hommes ; mais la mère chamane de Dunu en avait) plus encore que le sexe.
Sinan es energía de chamán, guerrero y cazador.
Sinan se traduirait par « énergie », et l’on aurait aussitôt tout brouillé. Car le matsés ne dit pas une grandeur unique, conservée, qu’on dépense et qu’on recharge. Il distingue deux forces. Le dayac est l’énergie de la tâche : par elle on travaille bien, on tisse mieux ses hamacs et ses parures, et tout le monde en a, femmes et hommes. Le sinan est l’énergie de qui traite avec l’invisible et le danger — le chaman, le guerrier, le chasseur. Là où nous disons « énergie » pour les deux, la langue de Dunu sépare la vigueur du travail et la puissance de qui voit.
Cette énergie appartient à l’esprit, mais elle se déplace. On la passe à un autre en lui soufflant du tabac en poudre par la narine, ou en lui appliquant le venin d’un crapaud ; celui qui la reçoit gagne en courage, en vigueur, en adresse. Elle ne se confond donc ni avec un talent inné ni avec une grâce : c’est une matière qui se transfuse de corps à corps.
Le trait qui la rend intraduisible est ailleurs. Le sinan ne se dépense pas. Ceux qui ont beaucoup d’énergie la passent à ceux qui en ont moins, dit Dunu, sans que la leur diminue. Le donneur ne s’appauvrit pas du gain du receveur ; il n’y a qu’une façon de voir baisser sa force — se laisser souffler le tabac par plus faible que soi, et descendre vers lui. C’est l’exact contraire de notre « énergie », quantité finie qu’on entame en la partageant. Plus proche serait le souffle, le qi, qu’on gagne en se désencombrant ; mais le qi se cultive en se vidant, là où le sinan se garde en se donnant. Et ce n’est pas le don cérémoniel, le minidewak qu’une règle oblige à faire circuler : ici rien n’oblige, et rien n’est cédé. Une force qui croît dans les deux mains à la fois, pourvu qu’elle aille du plus haut vers le plus bas.