Meraya
shipibo-konibo (langue pano)
Mot shipibo qui nomme non pas « le chaman » mais le <em>grade</em> le plus haut d'une science médicale à trois échelons. Dans la cosmovision rapportée par Pakan Meni (Elí Sánchez), le savoir de soin se hiérarchise : l'<em>onanya</em> débute son régime de plantes mais sait déjà diagnostiquer et guérir d'un simple regard ou toucher ; le <em>yobé</em> est celui qui a rompu les règles du régime pour devenir meraya et que les plantes, en punition, ont doté d'un pouvoir négatif (il peut soigner, mais surtout tuer) ; le meraya est le sommet, « il n'y a personne au-dessus de lui ». Sa marque propre n'est pas de soigner mieux, mais de pouvoir parcourir <em>tous</em> les espaces du monde — le monde des eaux, le nôtre, le monde jaune des fautes, l'espace merveilleux du Soleil — et de s'y rendre en personne, en se transformant en tigre, boa ou puma et en disparaissant à volonté. Là où les gens ordinaires n'atteignent l'espace du Soleil qu'après la mort, lui seul y va vivant. Meraya désigne donc une compétence de traversée et de métamorphose, pas une fonction sociale ni un don.
Meraya es el médico shipibo que ha alcanzado el grado superior; no hay nadie más que él. Puede recorrer todos los espacios del mundo y tomar contacto con los seres que allí existen. Él puede transformarse también en otros seres: tigre, boa, puma, en lo que él desee.
On traduirait meraya par « chaman », et l’on aurait aplati une échelle en un seul mot. Car le shipibo, dans la bouche de Pakan Meni — Elí Sánchez Rodríguez, de la communauté de Callería —, ne nomme pas un rôle qu’on tient ou qu’on ne tient pas. Il nomme un grade, le plus haut de trois. En bas, l’onanya, qui commence son régime de plantes mais sait déjà reconnaître et guérir un mal d’un regard. Au-dessus, dévoyé, le yobé : celui qui a forcé les règles du régime pour monter trop vite, et que les plantes, pour le punir, ont chargé d’un pouvoir qui blesse plus qu’il ne soigne. Au sommet, le meraya, « et il n’y a personne au-dessus de lui ».
Ce qui distingue le meraya n’est pas qu’il soigne mieux. C’est qu’il traverse. Le monde shipibo, après la rupture du monde initial, s’est divisé en quatre espaces — le monde des eaux (Jene Nete), le nôtre (Non Nete), le monde jaune des fautes (Panshin Nete), l’espace merveilleux du Soleil (Jakon Nete). Les gens ordinaires n’atteignent ce dernier qu’après la mort, et seulement s’ils ont été choisis. Le meraya, lui, peut parcourir tous les espaces du monde de son vivant, y rencontrer les êtres qui les habitent, et s’y rendre en personne — en se changeant en tigre, en boa, en puma, « en ce qu’il désire », et en disparaissant quand il veut. La métamorphose et la disparition ne sont pas des prouesses : ce sont les moyens du voyage.
D’où une précision que le français efface. L’ayahuasca, dans cette cosmovision, est dite « le meilleur médiateur pour atteindre les autres espaces » : c’est elle, la plante, qui fait le pont. Le meraya n’est pas le médiateur — il est celui qui peut passer. La langue de Pakan Meni sépare ainsi ce que nous confondons : le moyen du passage (la plante) et le voyageur capable d’aller au bout (le grade suprême).
C’est là que meraya défait « chaman ». Notre mot désigne une fonction, large et plate, qu’on attribue indistinctement à qui soigne par l’invisible. Le shipibo, lui, situe : meraya ≠ onanya — non par le talent, mais par l’étendue des mondes qu’on peut atteindre vivant ; et meraya ≠ yobé — non par la puissance, qui peut être égale, mais par la fidélité au régime qui décide si ce pouvoir guérit ou tue. Un mot qui ne dit pas un métier, mais le plus haut degré d’une science, mesuré à la seule chose qui compte ici : jusqu’où, et de son vivant, on peut aller dans les autres mondes.