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you are not alone in the world

tu n'es pas seul au monde

Second des deux axiomes que pose la philosophe Mary Graham, aînée kombumerri (liens wakka wakka, Queensland), dans Some Thoughts about the Philosophical Underpinnings of Aboriginal Worldviews (1999 ; repris Australian Humanities Review 45, 2008, ANU Press, accès ouvert) — en anglais, sa langue d'écriture. Là où le premier axiome pose le rapport à la terre comme celui qui précède et détermine tout le reste, le second en tire la conséquence pour le rapport entre humains : un système de parenté organisé en clans, qui s'étend jusque dans la terre elle-même, et dans lequel une personne trouve son individualité à l'intérieur du groupe plutôt que contre lui. Se comporter comme une entité isolée, écrit Graham, c'est se limiter à n'être qu'un observateur dans un monde observé.

Aboriginal people have a kinship system which extends into land; this system was and still is organised into clans.
Mary Graham, Some Thoughts about the Philosophical Underpinnings of Aboriginal Worldviews, A Brief Description of the Two Axioms — second axiome, « You are not alone in the world » (citation en anglais). 1999 ; repris in Australian Humanities Review, n°45, 2008 (ANU Press, accès ouvert)

L’expression est de Graham, pas d’une langue aborigène — même régime que « the Land is the Law », le premier des deux axiomes qu’elle pose côte à côte comme socle des cosmologies aborigènes qu’elle décrit. « Tu n’es pas seul au monde » n’en est qu’un calque français maison, signalé comme tel. Le manque qu’elle comble n’est pas celui d’un mot pour la solitude, mais celui d’un mot pour son contraire radical : le français a « communauté » (un ensemble d’individus qui s’associent), « famille » (un cercle restreint, humain), « société » (un contrat entre personnes déjà constituées) — il n’a pas de mot pour un système de parenté qui précède l’individu plutôt que de l’agréger, et qui ne s’arrête pas aux humains.

Chez Graham, l’articulation avec le premier axiome est stricte, pas juxtaposée. « The land is the Law » pose que le rapport à la terre vient premier et que le rapport entre humains lui est contingent — s’y règle dessus. « You are not alone in the world » en est la traduction dans l’ordre social : « les Aborigènes ont un système de parenté qui s’étend jusque dans la terre ; ce système était et reste organisé en clans ». La loyauté première va au clan, non à l’individu, et ce système, écrit-elle, a pu être endommagé — par la colonisation, les enlèvements d’enfants, l’occidentalisation — sans jamais être « substantiellement altéré ». Chaque clan garde son propre Rêve, sa propre explication de l’existence ; et c’est à l’intérieur du groupe, non contre lui, qu’une personne trouve son individualité. D’où la formule qui referme l’axiome : se comporter comme une entité isolée, un « isolat conscient », c’est se réduire à n’être qu’un spectateur dans un monde qu’on ne fait plus que regarder — to be an observer in an observed world.

Le rapprochement le plus net est celui du whakapapa māori, chez Hirini Moko Mead : une généalogie qui, elle non plus, ne s’arrête pas aux ancêtres humains et fonde l’appartenance plutôt que la filiation choisie. Mais la note diffère. Le whakapapa remonte une ligne verticale jusqu’aux dieux, jusqu’au Ciel et à la Terre premiers ; l’axiome de Graham décrit un tissu horizontal de clans, ancré dans un territoire précis plutôt que dans une généalogie cosmique. Et il se distingue nettement du premier axiome dont il découle : the Land is the Law dit d’où vient toute légitimité — la terre elle-même ; you are not alone in the world dit ce que cette source produit chez les vivants — une parenté qui n’exclut personne de son cercle, pas même la terre qui la fonde.

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