français · Philosophie occidentale

La douleur et l'ennui

Les deux ennemis du bonheur humain selon Schopenhauer. La vie oscille entre eux : le besoin et la privation, sort des classes pauvres, engendrent la douleur ; l'aise et l'abondance, sort des riches, font naître l'ennui. S'éloigner de l'un rapproche de l'autre — le bonheur n'est jamais un état stable, mais un point d'équilibre menacé aux deux bords. Subjectivement, la susceptibilité à chacun varie en raison inverse de l'autre, réglée par la mesure des forces intellectuelles : l'esprit obtus souffre peu mais s'ennuie, l'esprit riche remplit le vide mais sent plus vivement la douleur. À distinguer de l'ataraxie, tranquillité conquise et tenue par la discipline : ici, aucune rive stable, seulement un balancier.

Un simple coup d’œil nous fait découvrir deux ennemis du bonheur humain : ce sont la douleur et l’ennui.
Arthur Schopenhauer, Aphorismes sur la sagesse dans la vie, Chapitre II, « De ce que l’on est ». Librairie Germer Baillière et Cie, 1880 · trad. J.-A. Cantacuzène

Schopenhauer resserre le problème du bonheur en une figure simple : deux ennemis, la douleur et l’ennui, et entre eux une oscillation. Réussir à s’éloigner de l’un, c’est se rapprocher de l’autre ; « notre vie représente en réalité une oscillation plus ou moins forte entre les deux ». Le bonheur n’est donc pas une rive où l’on aborde, mais le point mal tenu d’un balancier qui, dès qu’il quitte un bord, glisse vers l’autre.

Cet antagonisme joue d’abord au-dehors. Le besoin et la privation engendrent la douleur ; l’aise et l’abondance font naître l’ennui. D’où la partition sociale que Schopenhauer y lit : la classe pauvre lutte sans répit contre le besoin, donc contre la douleur, la classe riche contre l’ennui, « souvent désespérée ». L’ennui n’est pas ici un vice ni une faute — c’est le prix de l’aise, le revers exact de la fortune que l’autre moitié des hommes n’atteindra jamais.

Il joue aussi au-dedans, et cette fois la mesure est intellectuelle. La susceptibilité à l’un des maux varie en raison inverse de la susceptibilité à l’autre. L’esprit obtus, peu accessible aux chagrins, porte en lui ce vide intérieur d’où sort l’ennui : il court alors aux excitations du dehors, aux divertissements, aux réunions et au luxe. L’esprit riche, lui, remplit le vide par le seul jeu de ses pensées — mais paie sa finesse d’une sensibilité plus vive à la douleur. C’est ce que tempère la gaieté d’humeur, qui décide vers quel bord on penche.

À distinguer de l’ataraxie. Le calme des Anciens est conquis et tenu par la discipline du jugement : une rive atteinte. Le balancier schopenhauerien ne connaît pas de rive — le bonheur y reste menacé aux deux bords. À distinguer aussi de l’acédie, torpeur monastique subie et spirituelle : elle n’est qu’une seule des deux faces, non le mouvement même qui va de la douleur à l’ennui et revient. Cette figure ordonne, à sa place, la division fondamentale des biens : c’est ce que l’on est qui règle notre part de chaque mal.

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