Eukolia
εὐκολία (eukolia)
Le tempérament serein, l'humeur facile, par opposition à la dyskolia (δυσκολία), l'humeur difficile. Schopenhauer reprend ces deux mots à Platon pour nommer une donnée première de la sensibilité : la façon dont un être encaisse le succès et l'échec, avant tout ce qui lui arrive. L'euκolos se réjouit d'un seul bon coup, le dyskolos s'aigrit d'un seul échec malgré neuf réussites. Cette disposition tient à la constitution native, adossée à la santé. À distinguer de l'[ataraxie](/lexique/ataraxia/), conquise par la discipline du jugement : l'eukolia n'est pas un exercice mais un don du tempérament, une chance de naissance.
C’est cette même diversité que Platon désigne par les mots de « δυσκολος » (d’humeur difficile) et « ευκολος » (d’humeur facile).
Eukolia, de eu- (bien) et kolon, ce qui va de soi, l’humeur facile ; son contraire est la dyskolia, l’humeur revêche. Schopenhauer emprunte le couple à Platon pour désigner ce qu’il tient pour un fait plus décisif que tout événement : la susceptibilité propre à chacun aux impressions agréables et désagréables. Deux hommes croisent le même sort ; l’un en rit, l’autre en désespère. La différence n’est pas dans le sort — elle est dans le tempérament qui le reçoit.
Il en tire une arithmétique du caractère. À chances égales, le dyskolos ne se réjouit pas de sa réussite mais se ronge de son échec ; réussît-il neuf fois sur dix, il ne retient que la dixième. L’eukolos, lui, se console et se réjouit d’un unique succès parmi les revers. Poussée à l’extrême, adossée à un mal du corps, la dyskolia peut basculer dans le dégoût de vivre ; l’eukolia, elle, se nourrit d’elle-même.
Pour Schopenhauer, cela range l’humeur gaie parmi les biens subjectifs — « un caractère noble, une tête capable, une humeur gaie, un corps bien organisé » — qu’il tient pour « les biens suprêmes et les plus importants pour notre bonheur », bien au-dessus de ce qu’on possède ou de ce qu’on représente aux yeux d’autrui. La gaieté est « l’argent comptant du bonheur » ; le reste n’en est que le billet de banque.
C’est là qu’elle se sépare de l’ataraxie. Le calme stoïcien ou épicurien se gagne : il est le fruit d’une discipline du jugement, d’un travail sur les représentations. L’eukolia ne se travaille pas — on l’a reçue ou non, avec la santé qui la porte. On peut cultiver la félicité par l’exercice ; l’eukolia, elle, est la part que le tempérament a jouée d’avance, avant toute sagesse.