français · Philosophie occidentale

Divertissement

divertere (latin)

Chez Pascal, le détournement par lequel l'homme s'arrache à la vue de sa propre condition. Le mot ne désigne pas le simple loisir mais une opération précise : tout ce qui occupe et agite — le jeu, la chasse, la guerre, la charge, jusqu'aux affaires les plus sérieuses — en tant que cela nous tourne ailleurs et nous empêche de penser à nous. Son ressort n'est pas l'objet poursuivi (« on n'en voudrait pas s'il était offert ») mais le tracas qui détourne. Le divertissement est ainsi un voile tendu sur le néant, la misère et la mort, que l'homme ne supporte pas de regarder en face.

tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre
Blaise Pascal, Pensées, fragment 139 (éd. Brunschvicg). Wikisource, éd. Léon Brunschvicg (1897) · source

Le mot vient du latin divertere, « se tourner d’un autre côté », « se détourner ». La langue courante l’a adouci en synonyme de plaisir et de distraction ; Pascal lui rend sa force première. Divertir, ce n’est pas réjouir, c’est détourner — soustraire le regard à ce qu’il refuse de voir. Sous ce terme unique, il range des conduites que tout sépare en apparence : le jeu et la guerre, la conversation et la charge d’État, la chasse et l’étude. Ce qui les rassemble n’est pas leur objet mais leur fonction : empêcher l’homme de demeurer seul avec lui-même, où l’attend la pensée de sa misère et de sa mort.

D’où le paradoxe que Pascal met au jour : on ne cherche pas la prise mais la chasse, non le gain mais le mouvement qui en détourne. Le roi lui-même est entouré de gens dont la fonction est de l’empêcher de penser à lui. Le divertissement n’est donc pas un vice ajouté à la nature : il est la réponse spontanée d’une « condition faible et mortelle » à la perspective insoutenable du repos, où l’homme « sent son néant, son abandon, son insuffisance ».

Il faut le distinguer de ses voisins. L’acédie est subie — un dégoût qui pousse hors du lieu —, tandis que le divertissement est aimé : on s’y précipite, on l’achète cher. L’occupatio des stoïciens nomme l’affairement qui dérobe le temps ; le divertissement pascalien creuse plus bas, jusqu’au motif du néant que l’affairement recouvre. Et il ne s’oppose pas au loisir, mais au face-à-face : un repos plein de distractions reste divertissement ; seul le repos nu, que les moines nomment quiétude, met l’homme devant ce qu’il fuit.

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