français · Philosophie occidentale

L'insuffisance de la richesse

Argument dialectique de Boèce (livre III) : la richesse, loin de supprimer le besoin, l'accroît, et ne rend jamais son possesseur autosuffisant. Interrogé sur ses trésors passés, Boèce reconnaît n'avoir jamais connu un jour sans désir ni chagrin — preuve que le riche a encore besoin, donc ne se suffit pas à lui-même. Pire : la richesse elle-même expose à un besoin supplémentaire, celui d'une protection contre qui voudrait la ravir.

Donc la richesse ne peut faire qu’un homme n’ait besoin de rien et se suffise à lui-même ; c’est pourtant ce qu’elle paraissait promettre.
Boèce, La Consolation de la philosophie, Livre III. Hachette, 1861 · trad. Louis Judicis de Mirandol · source

La Philosophie ne réfute pas la richesse en général : elle interroge Boèce sur la sienne. Au milieu de tous ses trésors passés, a-t-il jamais connu un seul jour sans chagrin ? Boèce avoue que non. Sa peine venait toujours du même ressort : le désir de voir présente une chose absente, ou absente une chose présente. Or un désir, c’est un besoin — et qui a besoin ne se suffit pas à lui-même. La conclusion tombe d’elle-même : « Donc la richesse ne peut faire qu’un homme n’ait besoin de rien et se suffise à lui-même ; c’est pourtant ce qu’elle paraissait promettre. »

Un second argument referme la démonstration. Loin de supprimer le besoin, l’abondance en crée un nouveau : celui de se protéger. Le riche a besoin « d’une protection empruntée au dehors » pour garder ce que chacun peut lui arracher par force ou par ruse — les procès qui remplissent les tribunaux n’ont pas d’autre origine. Les choses s’inversent alors : celui qu’on croyait affranchi de tout besoin dépend en réalité de l’assistance d’autrui. Et l’argent, même abondant, n’empêche ni la faim, ni la soif, ni le froid : il rend le besoin plus supportable, il ne le supprime jamais. Ailleurs dans le même livre, Boèce généralise le constat — les besoins s’accroissent en proportion des richesses, alors qu’ils se réduisent à peu de chose pour qui les règle sur la nature et non sur l’insatiabilité du désir.

Cette double démonstration isole un seul des « faux biens » que le souverain-bien désigne collectivement. Boèce ne se contente pas d’y ranger la richesse parmi les cinq idoles de la Fortune : il montre, cas par cas, pourquoi celle-ci en particulier échoue à tenir sa promesse de suffisance.

souverain-bien : celui-ci nomme l’erreur commune aux cinq faux biens — les prendre pour le tout alors qu’ils n’en sont que des fragments. Cette entrée-ci ne traite que d’un fragment, la richesse, et de l’argument propre qui le réfute. ≠ autarkeia : l’autarcie épicurienne est une disposition intérieure, acquise en bornant le désir. Ici, Boèce démontre l’inverse — que la richesse, bien extérieur par nature, ne produit cette autosuffisance à aucune quantité, puisqu’elle appelle toujours un besoin de plus, celui de sa propre protection.

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