Société de la fatigue
Müdigkeitsgesellschaft (all.) ; the burnout / achievement society
Diagnostic de Byung-Chul Han : le XXIᵉ siècle a cessé d'être une société disciplinaire — celle de l'interdit, du « tu ne dois pas », des murs (hôpital, prison, caserne) qui séparaient le normal de l'anormal — pour devenir une société de la performance, régie par le « tu peux » illimité et le « yes we can ». Le sujet d'obéissance y a été remplacé par le sujet de performance, entrepreneur de lui-même, libre de s'exploiter sans maître. Cette positivité sans frein ne produit plus des maladies infectieuses venues d'un Autre, mais des maladies « neuronales » — dépression, burnout, déficit d'attention —, pathologies d'un excès du Même. Le sujet de performance est à la fois bourreau et victime de soi. « La société de la fatigue » est le titre français établi de l'ouvrage (orig. all. Müdigkeitsgesellschaft) ; l'édition indexée et citée ici est anglaise.
Twenty-first-century society is no longer a disciplinary society, but rather an achievement society. Also, its inhabitants are no longer "obedience-subjects" but "achievement-subjects." They are entrepreneurs of themselves.
Le titre original allemand, Müdigkeitsgesellschaft (2010), donne en français « la société de la fatigue ». Mais la fatigue dont parle Han n’est pas celle d’un corps qu’on aurait trop contraint du dehors : c’est l’épuisement d’un sujet qui s’épuise lui-même, librement. L’ouvrage cité ici est l’édition anglaise de Stanford, qui rend le mot-clé par achievement society — la société de la performance.
Han part d’un déplacement. Today’s society is no longer Foucault’s disciplinary world of hospitals, madhouses, prisons, barracks, and factories — la société d’aujourd’hui n’est plus le monde disciplinaire de Foucault. Là où la société disciplinaire fonctionnait par interdit, par May Not et Should, par murs et seuils qui séparaient le normal de l’anormal, la société nouvelle congédie ce négatif. Son verbe, c’est Unlimited Can — le « tu peux » sans limite, dont la forme plurielle, l’affirmation « Yes, we can », résume l’orientation positive : Twenty-first-century society is no longer a disciplinary society, but rather an achievement society. Also, its inhabitants are no longer “obedience-subjects” but “achievement-subjects.” They are entrepreneurs of themselves.
Le tour de force du diagnostic tient dans la dernière phrase. Le sujet de performance n’a plus de maître au-dessus de lui ; il est son propre maître — et c’est précisément ce qui le condamne. The exploiter is simultaneously the exploited. Perpetrator and victim can no longer be distinguished. La liberté et la contrainte coïncident : on s’exploite soi-même sous le sentiment d’être libre, ce qui est plus efficace que toute exploitation imposée. De cette positivité sans frein naissent des maux d’un type neuf — Depression, ADHD, and burnout syndrome —, non des infections contractées d’un Autre, mais des « infarctus » de l’immanence, l’excès du Même se retournant en violence.
À distinguer de la société disciplinaire de Foucault : Han ne la réfute pas, il la prolonge en la déplaçant. La prison, l’hôpital, l’interdit extérieur, le sujet d’obéissance n’ont pas disparu par bonté ; ils ont cédé parce que le « tu peux » s’est révélé plus productif que le « tu ne dois pas ». Le mur subsiste, mais il est passé au-dedans.
À distinguer aussi de la maladie infectieuse, et c’est là le geste décisif : la dépression et le burnout ne viennent pas d’un agent étranger qu’un système immunitaire devrait repousser. Ils sont systemic — that is, system-immanent. Le mal ne vient plus du dehors, de l’Autre ou du négatif ; il vient du trop-plein de positif, du Même qui se sature lui-même. C’est pourquoi le sujet de performance, à la fois souverain et victime, ne peut même plus désigner un coupable : il l’est.