Barbaros
βάρβαρος (bárbaros)
Mot grec qui désigne l'étranger par le seul son de sa langue : pour l'oreille hellène, qui ne comprend pas, l'autre ne parle pas, il fait « bar-bar », un bruit inarticulé. Le barbare n'est donc pas défini par ce qu'il est, mais par ce que je ne saisis pas de lui depuis ma rive. Le terme porte en son origine même la provincialité du jugement qu'il prononce : il dit moins l'autre que la limite de mon usage.
il n'y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, à ce qu'on m'en a rapporté, sinon que chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage
Le grec bárbaros (βάρβαρος) est une onomatopée. Là où l’oreille grecque ne reconnaît aucune langue, elle n’entend qu’un bar-bar répété, un balbutiement sans articulation. Le barbare, à l’origine, n’est rien de plus que celui dont la parole, faute d’être comprise, se réduit à du bruit. Le mot ne décrit pas l’étranger : il avoue que je ne le déchiffre pas. Il nomme une frontière de mon entendement et la prend pour une propriété de l’autre.
D’où la lucidité de Montaigne : « chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage ». Le verdict « barbare » mesure l’écart à ma coutume, non un degré de l’humanité d’en face. Il relève de l’opinion reçue, la doxa, cette voix commune que l’on prend pour la voix de la raison parce qu’on n’a jamais quitté le pays où elle règne. L’étranger que Montaigne écoute parle en vérité « un doux langage », et sa poésie lui semble « tout à fait Anacreontique » : le babil n’était que dans l’oreille.
Barbaros ≠ concitoyen. Le premier fixe l’autre comme un dehors inintelligible, taillé depuis ma rive ; le second — la cité commune des stoïciens, l’homonoia élargie au monde entier — reconnaît sous les langues une même raison partagée. Entre les deux, il n’y a pas un fait, mais un regard : celui qui range et celui qui relie.