Vanité
Chez Schopenhauer, la vanité est le désir de faire naître chez les autres la haute opinion que l'orgueil possède déjà en lui-même — une conviction empruntée du dehors, dans l'espoir de se l'approprier ensuite. Faute de certitude intérieure, elle mendie par la parole ce que l'orgueil détient sans en avoir besoin, ce qui la rend causeuse là où l'orgueil est taciturne.
la vanité, au contraire, est le désir de faire naître cette conviction chez les autres et, d’ordinaire, avec le secret espoir de pouvoir par la suite nous l’approprier aussi
Schopenhauer accouple la vanité à l’orgueil comme son inverse exact dans le même mouvement de « folie » : « la vanité, au contraire, est le désir de faire naître cette conviction chez les autres et, d’ordinaire, avec le secret espoir de pouvoir par la suite nous l’approprier aussi. » Elle ne possède pas ce que l’orgueil possède déjà — elle le mendie, par la voie détournée du regard d’autrui, avec l’espoir de finir par se l’approprier à son tour.
D’où le contraste comportemental que Schopenhauer épingle d’une formule : « la vanité rend causeur ; l’orgueil, taciturne. » Le vaniteux parle, étale, cherche l’approbation — quand le silence obtiendrait plus sûrement ce qu’il poursuit : « la haute opinion d’autrui, à laquelle il aspire, s’obtient beaucoup plus vite et plus sûrement en gardant un silence continu qu’en parlant, quand on aurait les plus belles choses du monde à dire. » La vanité travaille donc contre son propre but : elle use la parole pour obtenir ce que seul le silence assure.
Ce circuit — passer par l’opinion d’autrui pour ensuite se l’approprier soi-même — fait de la vanité le pire ennemi de l’orgueil selon Schopenhauer, son obstacle le plus direct : elle « brigue l’approbation d’autrui pour fonder ensuite sur celle-ci la propre haute opinion de soi-même », alors que l’orgueil « suppose une opinion déjà fermement assise ». Deux routes vers le même sentiment de valeur, l’une directe et intérieure, l’autre indirecte et dépendante du dehors.
La vanité schopenhauerienne ≠ l’orgueil, son binôme : lui possède déjà ce qu’elle cherche encore à obtenir. Elle ≠ la vaine gloire des Pères du désert — kenodoxia — qui se greffe spécifiquement sur les vertus (jeûne, renoncement, humilité même) pour les corrompre de l’intérieur ; la vanité de Schopenhauer est plus générale, une simple demande de reconnaissance, sans ce parasitage particulier des œuvres spirituelles. Elle ≠ enfin l’amour-propre rousseauiste, qui naît d’une comparaison sociale généralisée et structure toute la vie en société ; la vanité schopenhauerienne est plus étroite : un mécanisme précis de substitution, où l’on cherche dans le regard d’autrui la certitude qu’on n’a pas en soi-même.