Travail reproductif
Chez Silvia Federici (Caliban et la sorcière, 1998), le travail reproductif désigne l'ensemble des tâches qui régénèrent la force de travail — mettre au monde, nourrir, soigner, élever, tenir la maison —, devenu dans le capitalisme « le travail des femmes » et tenu pour gratuit. Federici en fait le socle invisible de l'accumulation capitaliste, absent de l'analyse de Marx, qui ne voyait que le salarié masculin. La chasse aux sorcières des XVIe-XVIIe siècles est, dans cette lecture, le moment où les corps féminins ont été disciplinés et transformés en machines à reproduire la main-d'œuvre.
la reproduction des travailleurs à l’échelle d’une génération et la régénération au jour le jour de leur capacité à travailler sont devenues, dans le capitalisme, « le travail des femmes », même si ce travail est mystifié, du fait de sa condition non-salariée, en service personnel et même comme ressource naturelle.
Le terme nomme une catégorie de travail que l’économie classique ne comptait pas comme travail. Federici part de l’« accumulation primitive » de Marx — la phase violente où se sont constituées les conditions du capitalisme —, mais lui reproche de l’avoir lue « du point de vue du prolétariat salarié masculin ». Ce que Marx laisse hors champ, c’est « le développement d’une nouvelle division sexuée du travail assujettissant le travail des femmes et leur fonction reproductive à la reproduction de la force de travail ». Le capital n’achète pas seulement des heures à l’usine ; il a besoin que cette force de travail soit, chaque jour et à chaque génération, refaite. Ce refaire — gestation, soins, nourriture, ménage — échoit aux femmes et n’est pas payé.
D’où la thèse de l’invisibilité. Parce qu’il est « non-salarié », ce travail est « mystifié » : on le déguise en « service personnel », voire en « ressource naturelle », comme si tenir un foyer relevait d’un don de la nature et non d’un labeur. Le silence du salaire devient le silence sur le travail lui-même. L’accumulation capitaliste repose ainsi sur un socle qu’elle ne reconnaît pas — un travail tenu pour gratuit parce qu’il est tenu pour féminin.
La chasse aux sorcières entre alors au cœur de l’analyse. Federici y voit non un délire de l’obscurantisme mais un instrument : la persécution a discipliné les corps des femmes, brisé les savoirs sur la fécondité et la contraception, et transformé le corps féminin « en une machine de production de nouveaux travailleurs ». Détruire la sorcière, c’était imposer aux femmes leur fonction reproductive comme destin. Ce geste, dit-elle, « a été aussi important pour le développement du capitalisme que la colonisation et l’expropriation de la paysannerie ».
Le travail reproductif ≠ le « travail domestique » entendu comme tâche ménagère neutre, sans histoire ni rapport de pouvoir : Federici en fait une pièce structurelle de l’accumulation, pas une corvée privée. Et ≠ la simple inégalité salariale entre hommes et femmes : l’enjeu n’est pas qu’un travail soit mal payé, c’est qu’il soit posé hors du salaire, rendu invisible comme travail — condition même de sa captation. Là où l’on parlerait d’écart, elle décrit un fondement caché.