français · Philosophie occidentale

Simplicité

Chez Thoreau, la simplicité n'est pas une esthétique du dénuement mais une arithmétique du nécessaire : réduire le nombre des affaires à traiter pour ne pas se noyer dans le détail de la vie civilisée. L'anaphore « De la simplicité, de la simplicité, de la simplicité ! » ouvre un calcul concret — « que vos affaires soient comme deux ou trois, et non cent ou mille » — puis l'impératif qui la résume : « Simplifiez, simplifiez. » Ce n'est pas renoncer à vivre, c'est refuser de laisser la vie se disperser en mille comptes.

De la simplicité, de la simplicité, de la simplicité !
Henry David Thoreau, Walden ou la vie dans les bois, ch. « Les prétentions de pauvreté ». Éditions de la Nouvelle Revue Française, 1922 · trad. Louis Fabulet

« Un honnête homme n’a guère besoin de compter plus que ses dix doigts », écrit Thoreau juste avant l’anaphore : « De la simplicité, de la simplicité, de la simplicité ! » Ce qui suit précise le geste : « que vos affaires soient comme deux ou trois, et non cent ou mille ; au lieu d’un million comptez par demi-douzaine, et tenez vos comptes sur l’ongle du pouce. » La simplicité n’est pas un renoncement, c’est une réduction du nombre des affaires — un calcul qui tient sur les doigts d’une main.

Le motif de ce calcul, c’est la noyade. « Au centre de cette mer clapoteuse qu’est la vie civilisée, tels sont les nuages et tempêtes et sables mouvants et mille et un détails dont il faut tenir compte » : qui ne simplifie pas finit par « sombrer et aller au fond sans toucher le port ». D’où l’impératif qui referme le mouvement : « Simplifiez, simplifiez. » Moins de plats, moins de repas, moins de comptes — pour que la vie cesse de « se gaspiller en détail ».

Cette réduction est solidaire de la vie délibérée décrite ailleurs dans le même livre : dégager du temps et de l’attention en retranchant ce qui n’est pas essentiel. Simplifier, ce n’est pas s’appauvrir mais cesser de se disperser — la même arithmétique du nécessaire qui pousse Thoreau à réduire ses repas comme à réduire ses affaires.

À ne pas confondre avec la pauvreté : plus haut dans le même texte, Thoreau note que « les sages ont de tous temps mené une vie plus simple et plus frugale que les pauvres » — la simplicité est un poste d’observation choisi, non une privation subie. Elle n’est pas non plus une ascèse mortifiante : aucun renoncement au corps ou au plaisir n’est en jeu, seulement une arithmétique du nécessaire. Elle se rapproche, sans s’y confondre, de l’otium sénéquien — le loisir studieux qui, lui aussi, retranche l’accessoire pour dégager l’essentiel, mais par le retrait du sage lettré plutôt que par le calcul du nombre d’affaires.

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