Vie délibérée
Chez Thoreau, vivre délibérément — « suivant mûre réflexion » dans la traduction de Fabulet — c'est vivre à dessein plutôt que par habitude : n'affronter que les faits essentiels de la vie, pour ne pas découvrir en mourant qu'on n'avait pas vécu. C'est un acte de réduction volontaire, non de renoncement : acculer la vie dans un coin, la ramener à sa plus simple expression, en éprouver la saveur — « sucer toute la moelle de la vie ». Le retrait à Walden n'est pas une fuite mais une expérience conduite à dessein. Parenté avec l'[otium](/lexique/otium/) et l'[arrière-boutique](/lexique/arriere-boutique/), retraits actifs rendus à soi ; opposition avec l'[occupatio](/lexique/occupatio/) et le [divertissement](/lexique/divertissement/), l'affairement qui dérobe la vie à celui qui la mène.
Je gagnai les bois parce que je voulais vivre suivant mûre réflexion, n’affronter que les actes essentiels de la vie, et voir si je ne pourrais apprendre ce qu’elle avait à enseigner, non pas, quand je viendrais à mourir, découvrir que je n’avais pas vécu.
Thoreau dit pourquoi il est parti : « Je gagnai les bois parce que je voulais vivre suivant mûre réflexion, n’affronter que les actes essentiels de la vie. » Le mot anglais qu’il emploie, deliberately, dit la délibération, le choix pesé : non pas subir la vie, mais la mener. Ce qu’il redoute n’est pas la mort, c’est d’arriver au terme et « découvrir que je n’avais pas vécu ». La plupart traversent leurs jours par habitude, sans jamais s’être demandé s’ils y étaient ; lui veut d’abord savoir ce qu’il fait là.
Vivre à dessein passe par une soustraction. « Je ne voulais pas vivre ce qui n’était pas la vie », écrit-il — d’où le geste de tout ramener à l’essentiel : « acculer la vie dans un coin, la réduire à sa plus simple expression ». Non pour l’appauvrir, mais pour en atteindre le noyau : « vivre abondamment, sucer toute la moelle de la vie, vivre assez résolument, assez en Spartiate, pour mettre en déroute tout ce qui n’était pas la vie ». Le dénuement de Walden n’est pas une privation, c’est une méthode : ôter le superflu jusqu’à ce que le nécessaire se montre, et se laisse goûter.
C’est là un retrait, mais un retrait plein. Thoreau ne se retire pas du monde pour ne rien faire ; il se retire pour faire une chose exactement — vivre en sachant qu’il vit. La cabane, l’étang, le champ de haricots ne sont pas des refuges contre l’existence, mais les instruments d’une existence enfin décidée.
À distinguer du divertissement et de l’occupatio : l’homme affairé se remplit pour ne pas voir sa vie, l’homme délibéré se vide pour la regarder en face. L’un fuit dans l’occupation, l’autre reste dans l’essentiel. Parenté, en revanche, avec l’otium et l’arrière-boutique : comme eux, la vie délibérée est un loisir au sens fort — non le repos qui suit le travail, mais le lieu retranché où l’on redevient sujet de sa propre vie plutôt que son passager.