Istignâ
استغناء (istignâ) — « istignâ » chez Garcin de Tassy
Mot arabe pour l'autosuffisance, l'indépendance : se passer de tout, n'avoir besoin de rien. Dans le poème d'ʿAttâr, l'istignâ est la quatrième des sept vallées du chemin. On n'y entre qu'après avoir renoncé à son âme et à son cœur ; celui qui s'y arrête découvre que ni le savoir ni les œuvres ne lui suffisent plus, et que se suffire à soi-même n'est possible qu'en cessant de vouloir posséder quoi que ce soit.
Sacrifie donc ton âme et ton cœur dans cette voie, sans cela tu dois renoncer à savoir te suffire ( istignâ ).
De la racine arabe gh-n-y, qui dit la richesse et le fait de se passer de quelque chose, l’istignâ nomme l’état de celui qui n’a plus besoin : ni de biens, ni d’appuis, ni même de son propre savoir. Garcin de Tassy le rend par « l’indépendance ». Le théologien réserve le mot à Dieu, seul absolument indépendant ; l’homme du chemin, lui, n’y accède qu’en dépouillant ce à quoi il tenait encore.
ʿAttâr en fait la quatrième vallée, après la recherche, l’amour (ʿishq) et la connaissance. La huppe la décrit comme le lieu où l’on ne doit « rester dans l’inaction », et où l’on n’entre qu’« après être arrivé à l’état d’adulte spirituel ». Le prix d’entrée est radical : sacrifier son âme et son cœur. Qui refuse ce sacrifice « doit renoncer à savoir [se] suffire » — autrement dit, l’autosuffisance spirituelle ne se conquiert pas en accumulant, mais en abandonnant. Le chercheur cesse alors de mesurer sa route à ce qu’il a acquis ; la connaissance même, durement gagnée à la vallée précédente, ne lui pèse plus rien. De là il peut passer à la pure unité (tawhid) puis à l’extinction (fanāʾ).
L’istignâ ≠ l’autarcie philosophique. L’autarkeia du sage grec est une plénitude du moi qui se rend invulnérable, riche de sa propre vertu et ne devant rien à personne. L’istignâ soufie va dans le sens inverse : elle ne fortifie pas le moi, elle le vide. On ne se suffit pas parce qu’on s’est rendu complet, mais parce qu’on a renoncé à se compléter. L’istignâ ≠ l’ascèse de privation : il ne s’agit pas de manquer pour s’aguerrir, mais de cesser d’avoir besoin — l’indifférence souveraine de qui n’attend plus rien d’aucune chose, fût-elle son propre mérite.