ʿIshq
عشق (ʿishq) — « ischc » chez Garcin de Tassy
Mot arabe pour l'amour à son degré brûlant : non l'affection ni le penchant, mais la passion qui consume. Dans le vocabulaire soufi, l'ʿishq est la force qui jette le chercheur hors de lui-même vers Dieu, au point d'y perdre la raison. ʿAttâr en fait la deuxième des sept vallées du chemin : on n'y entre qu'en se faisant soi-même du feu.
Après la première vallée (continua la huppe), celle de l'amour ( ischc ) se présente. Pour y entrer il faut se plonger tout à fait dans le feu ; que dis-je ? on doit être soi-même du feu, car autrement on ne pourrait y vivre.
De la racine arabe ʿ-sh-q, qui dit l’excès de l’amour, son trop-plein qui déborde et brûle. Garcin de Tassy le translittère ischc et le rend par « amour », mais la langue persane d’ʿAttâr ne confond pas l’ʿishq avec le simple penchant : c’est l’amour porté à l’incandescence, celui qui ne laisse rien debout. Là où l’amour ordinaire veut posséder son objet, l’ʿishq veut s’y abolir.
Dans le poème, la huppe place l’amour aussitôt après la recherche : on cherche d’abord, puis on aime, et l’amour est « sans limite ». Pour franchir cette vallée, il ne suffit pas d’aimer le feu, il faut « être soi-même du feu ». ʿAttâr en tire sa loi paradoxale : « avec l’amour, ni le bien ni le mal n’existent plus », et « lorsque l’amour vient, la raison fuit au plus vite ». L’amant véritable joue sa tête argent comptant ; il ne calcule pas, il se consume. Cette ardeur est ce qui pousse l’oiseau dans les vallées suivantes, vers la pure unité (tawhid) et l’extinction (fanāʾ), au-delà desquelles il ne reste plus personne pour aimer.
L’ʿishq ≠ l’amour-attachement : celui-ci resserre le moi autour de ce qu’il convoite, celui-là le dissout dans l’aimé. Et l’ʿishq ≠ l’éros profane qui cherche sa propre jouissance : la passion soufie ne veut rien garder pour elle, elle veut que l’amant disparaisse dans l’amour même. C’est pourquoi ʿAttâr peut écrire que « l’existence de l’amour est peu à peu complètement détruite par l’ivresse même de l’amour » — le feu finit par brûler jusqu’au feu, et l’amour défait l’amoureux qu’on était.