Zone critique
Terme des sciences de la Terre repris par Latour : la mince pellicule superficielle où le vivant a transformé en profondeur l'atmosphère et la roche. Entre l'espace au-delà et la géologie profonde en deçà, c'est la seule épaisseur où la vie tient — et donc le seul lieu dont les conflits de territoire valent la peine d'être pensés.
Le terme au singulier, la Zone Critique, désigne la fine pellicule où la vie a modifié radicalement l’atmosphère et la géologie — par opposition soit à l’espace au-delà, soit enfin à la géologie profonde en deçà.
Latour emprunte le terme à un réseau de chercheurs en sciences de la Terre qui équipent des sites — souvent des bassins versants — pour mesurer, ensemble, l’eau, l’air, les sols, le vivant. Ce que ces savants nomment ainsi, c’est la couche où la vie n’a pas seulement habité la planète mais l’a refaite : une atmosphère respirable, des roches altérées, une chimie tenue par le vivant lui-même. Une pellicule ridiculement mince à l’échelle du globe, et pourtant la seule où quelque chose nous concerne.
D’où l’usage politique qu’en tire Latour. Si tout ce qui nous importe réside dans cette mince enveloppe, alors c’est elle qu’il faut habiter, défendre, partager — c’est vers elle qu’il faut atterrir. La zone critique n’est pas une salle de classe où des experts énonceraient des faits ; c’est un champ de batailles d’interprétations, où les savoirs entrent en concurrence avec d’innombrables parties prenantes.
La zone critique ≠ le Terrestre. La première est l’objet des sciences de la Terre, le substrat matériel ; le second est, chez Latour, l’acteur politique — « l’action conjointe des agents » en lutte pour la légitimité. La zone critique est ce sur quoi l’on se bat, le Terrestre est ce qui se bat.
La zone critique ≠ le Globe. Le Globe est la planète vue de nulle part, une sphère sans épaisseur ni habitants, une abstraction sans conflits. La zone critique a une épaisseur, des agents, des litiges — elle se regarde de l’intérieur, depuis le sol où l’on tient.