français · Philosophie occidentale

Chthulucène

Nom que Donna Haraway propose pour notre époque, contre l'Anthropocène et le Capitalocène. Forgé sur deux racines grecques — khthôn, la terre et ses puissances souterraines, et kainos, le « maintenant » — il désigne un temps-lieu où humains et non-humains sont inextricablement enchevêtrés, où il s'agit de faire-avec et de rester avec le trouble plutôt que de fuir dans un futur réparé ou un effondrement assumé. Rien à voir avec le Cthulhu de Lovecraft : Haraway tient au « chthonien », aux êtres de la terre, tentaculaires et multiples.

« Chthulucène » est un mot simple. Il est formé à partir de deux racines grecques: khthôn et kainos. Ensemble, elles nomment une sorte de temps-espace pour apprendre à vivre avec le trouble, à vivre et à mourir avec respons(h)abilité, sur une terre abîmée.
Donna Haraway, Vivre avec le trouble, Introduction. Les Éditions des mondes à faire, 2020 · trad. Vivien Garcia

Haraway refuse les deux grands noms d’époque qui circulent. L’Anthropocène érige l’Anthropos en agent géologique unique, héros ou coupable solitaire d’une histoire planétaire ; le Capitalocène nomme plus justement le moteur — le capital, l’accumulation —, mais reste centré sur un seul système. Le Chthulucène déplace le regard de l’agent unique vers les enchevêtrements multi-espèces : ce ne sont pas l’Homme ni le Capital qui font et défont les mondes, mais une myriade de puissances terrestres agissant ensemble.

Le mot tient à son orthographe. Haraway l’arrache au Cthulhu de Lovecraft — ce serpent patriarcal du monde d’en dessous — pour le rendre aux chthoniens, « êtres de la terre, aussi bien antiques que tout récents », pleins de tentacules, d’antennes et de poils indisciplinés, indifférents à l’Homo aux yeux tournés vers le ciel. Khthôn, la terre souterraine ; kainos, le maintenant épais, plein d’héritages et de ce qui peut encore advenir. Le Chthulucène est ce temps-lieu où l’on apprend à rester avec le trouble au lieu de le fuir, où faire-monde est toujours une affaire de sympoïèse — un faire-avec qui ne connaît pas d’auteur unique.

Le Chthulucène ≠ l’Anthropocène ≠ le Capitalocène. L’Anthropocène fait de l’humanité un sujet géologique unifié et le tient pour cause première. Le Capitalocène désigne un système — le capital — comme moteur de la dévastation. Le Chthulucène, lui, ne nomme aucun agent souverain : il nomme la trame, le grouillement des terrestres qui composent et décomposent ensemble une terre abîmée mais encore habitable.

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