français · Philosophie occidentale

Rester avec le trouble

Mot d'ordre de Donna Haraway (staying with the trouble) : ni fuir le présent abîmé vers un futur réparé par la technologie, ni le déserter en décrétant la partie perdue, mais habiter l'épaisseur du maintenant en y tissant des liens. Le geste refuse les deux échappatoires symétriques — l'espérance techno-solutionniste et le désespoir — pour apprendre à « être véritablement présents ». Il engage une éthique du faire-avec : composer ses mondes avec d'autres vivants plutôt que pour eux.

Vivre avec le trouble n'implique guère une telle relation à ces temps que l'on nomme «futur».
Donna Haraway, Vivre avec le trouble, Introduction. Les Éditions des mondes à faire, 2020 · trad. Vivien Garcia

Haraway forge la formule contre deux réflexes qu’elle entend « trop souvent ». Le premier, une « foi dans le solutionnisme technologique » : la technique viendra « à la rescousse » et rendra sûr un futur imaginaire. Le second, plus tenace, consiste « à affirmer que la partie est terminée, qu’il est déjà trop tard ». Espérer un sauvetage ou se résigner à la fin : deux manières de ne pas être là. Entre elles, rester avec le trouble — trouble, ce verbe français du XIIIᵉ siècle qui signifie « remuer », « obscurcir », « déranger ».

Le « maintenant » qu’elle veut habiter n’est pas un point de passage vers ailleurs. C’est un présent épais, peuplé de « bestioles » et d’héritages, où il faut « apprendre à vivre avec le trouble, à vivre et à mourir avec respons(h)abilité, sur une terre abîmée ». L’opération est sympoïétique : on ne se sauve pas seul, on ne crée rien tout seul, on fait-avec — d’où les « parentés dépareillées », ces alliances nouées par-delà la filiation et l’espèce. Le travail des égards ajustés en est le grain fin : prêter attention à qui résiste et insiste, là, sous les pieds.

Rester avec le trouble ≠ espérer s’en sortir : l’espoir techno-solutionniste projette une réparation à venir, tandis que rester-avec demande de tenir le présent abîmé sans le quitter. Et ce n’est pas non plus capituler : le fatalisme déserte le maintenant en le déclarant perdu, quand rester-avec y reste pour y tisser des liens vivables.

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