français · Philosophie occidentale

Égards ajustés

L'attitude éthique que Baptiste Morizot oppose à l'alternative usée entre exploiter et sanctuariser le vivant. Plutôt que d'accorder à tous les êtres un même statut moral fixé d'avance, elle consiste à accorder à chacun les égards appropriés à sa forme de vie, et à les corriger sans cesse selon la manière dont il répond. Le mot juste est « ajustés », pas « justes » : il n'y a pas de bon rapport établi une fois pour toutes, seulement un coajustement à reprendre.

Les égards à inventer sont “ajustés”, et non pas “justes”, précisément parce que les êtres en présence sont des êtres en vérité inconnus dans leurs puissances : on ne dispose pas de leur statut moral définitif (personne, dignité, fin en soi, moyen, pure matière) ; il faut constamment ajuster et réajuster les égards aux réponses qu’ils nous font, à leurs manières de réagir, de plier notre action pour nous la renvoyer autrement.
Baptiste Morizot, Manières d'être vivant, Épilogue, « Les égards ajustés ». Actes Sud, 2020

Le terme naît d’un refus. Face à un milieu ou à un animal, la modernité ne propose que deux gestes : le mettre au travail (l’exploiter) ou le mettre sous cloche (le sanctuariser). Morizot tient les deux pour l’envers l’un de l’autre, deux héritages du même dualisme qui sépare l’humain du reste. L’égard ajusté ouvre une troisième voie : ni pressurer ni intoucher, mais répondre à ce que demande, ici et maintenant, telle forme de vie.

Le geste de pensée tient dans le déplacement de « juste » à « ajustés ». Le juste suppose qu’il existe un bon rapport, qu’il suffirait de découvrir pour s’en tenir quitte. Or les vivants sont des « êtres en vérité inconnus dans leurs puissances » : on ne connaît pas d’avance leur statut, on l’apprend de leurs réponses. Les pollinisateurs « répondent » aux pesticides en désertant ; la forêt répond à la coupe. L’ajusteur est un artisan, dit Morizot, un tailleur toujours prêt à retailler — jamais un législateur qui fixe une règle et passe à autre chose. C’est pourquoi cela relève moins du droit, qui doit stabiliser les statuts, que de la pratique quotidienne des paysans, forestiers, conservateurs.

Les égards ajustés ne sont donc pas des « droits égaux » étendus uniformément à tout le vivant : un loup, une rivière et un sol n’appellent pas les mêmes égards. Et ce ne sont pas la sanctuarisation, qui suspend toute relation au nom de la protection. Là où l’on érige un statut, ils tissent une diplomatie ; là où l’on décrète une fois pour toutes, ils réajustent sans fin.

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