Eph' hēmin
ἐφ' ἡμῖν (eph' hēmin)
« Ce qui dépend de nous » : le partage fondateur de la morale d'Épictète. D'un côté nos jugements, nos désirs, nos aversions, nos impulsions — œuvres de la proairesis, libres et inviolables ; de l'autre le corps, les biens, la réputation, les dignités, esclaves du dehors. Tout ce que nul ne peut ni empêcher ni entraver tombe dans le domaine propre ; tout le reste y est étranger. La liberté et le bonheur consistent à ne désirer que ce qui relève de ce domaine, et à dire adieu au reste.
Parmi les choses, les unes dépendent de nous, les autres n’en dépendent pas. Celles qui dépendent de nous, c’est l’opinion, le vouloir, le désir, l’aversion : en un mot tout ce qui est notre œuvre. Celles qui ne dépendent pas de nous, c’est le corps, les biens, la réputation, les dignités : en un mot tout ce qui n’est pas notre œuvre.
L’expression grecque eph’ hēmin (ἐφ’ ἡμῖν) signifie littéralement « sur nous », « en notre pouvoir ». C’est par elle que s’ouvre le Manuel, et c’est elle qui commande tout le reste. Le monde se divise en deux : ce qui tombe sous notre pouvoir et ce qui n’y tombe pas. Du côté du dedans, l’opinion, le vouloir, le désir, l’aversion — les seuls actes que personne ne peut nous arracher. Du côté du dehors, le corps, la fortune, le rang : choses que la maladie, le tyran ou le hasard nous prennent quand ils veulent.
Toute l’erreur, pour Épictète, consiste à traiter en sien ce qui est étranger. Celui qui place son bien dans les externes vivra entravé, affligé, prêt à accuser dieux et hommes ; celui qui le place dans le seul domaine propre devient inexpugnable, car on ne peut lui ôter ce qu’il ne livre pas. Les externes ne sont pas niés : on en use, on les emprunte, sans les croire à soi. La discipline du désir — ne vouloir que ce qui relève de ce domaine, œuvre de la proairesis — est la porte de l’ataraxia.
À ne pas confondre avec le libre arbitre métaphysique : eph’ hēmin ne décide de rien dans le cours du monde, seulement de l’assentiment qu’on donne à ses représentations. Le stoïcien ne tient pas les rênes des événements ; il tient les rênes de son jugement sur eux.