the land is different
la terre est différente
Expression du poète et joïkeur sámi Nils-Aslak Valkeapää (Áillohaš, 1943–2001), tirée d'un poème de The Sun, my Father (Beaivi, áhčážan, DAT, 1997) — en anglais, langue de la traduction (Harald Gaski, Lars Nordström, Ralph Salisbury), et non un mot du sámi. Elle ne dit pas qu'on connaît mieux une terre pour l'avoir parcourue, mais qu'elle change de nature : la même terre n'est pas un objet identique pour celui qui l'a vécue — errée, suée, gelée, vue sous le soleil qui se couche et se lève — et pour celui qui la regarde depuis une carte ou une photographie. Le poème déplace ensuite le critère une seconde fois : la terre est aussi différente quand on sait qu'il s'y trouve des racines, des ancêtres — un savoir tiré non de l'observation, mais de l'appartenance.
the land is different when you have lived there wandered sweated frozen seen the sun set rise disappear return the land is different when you know here are roots ancestors
L’expression est de Valkeapää, pas du sámi : un poète qui écrit en anglais, par la main de ses traducteurs, la manière dont une terre change selon qu’on l’a vécue. « La terre est différente » n’en est qu’un calque français maison, signalé comme tel. Le manque qu’elle comble tient en un renversement : le français dit d’une terre qu’on la connaît mieux ou moins bien — un progrès dans une tête, la terre elle-même restant l’objet stable qu’on apprend à décrire. Valkeapää retire ce plancher : ce n’est pas la connaissance qui varie, c’est la terre.
Les verbes qui portent le poème ne décrivent pas un regard, ils décrivent un corps : errer, suer, geler, voir le soleil se coucher et se lever, disparaître et revenir. Il faut le temps d’une saison entière — pas d’une visite — pour que ce déplacement ait lieu. Puis le critère change une seconde fois : la terre est aussi différente quand on sait qu’il s’y trouve des racines, des ancêtres — un savoir qu’on ne tire pas de l’observation, mais de l’appartenance à une lignée.
Deux voisines dans ce lexique tiennent, elles aussi, une terre au centre d’une phrase — sans se confondre avec celle-ci. La terre remémorée de N. Scott Momaday est un travail de l’esprit : la mémoire retient un paysage auquel on s’est livré une fois. La terre est la Loi de Mary Graham fait de la terre la source de toute règle entre humains. Valkeapää ne parle ni de mémoire ni de loi : sa phrase porte sur l’être même de la terre, qui n’est pas fixe — vécue, elle n’est plus le même objet que non vécue.