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peoplehood

l'être-peuple

Terme forgé par Vine Deloria Jr. (God Is Red, 1973), qu'il place lui-même entre guillemets — en anglais, sa langue d'écriture, et non un mot d'une langue autochtone. Il nomme l'opération par laquelle une communauté se constitue en peuple religieusement distinct : elle s'identifie comme unique face au reste de la création, et fait de cette distinction le socle d'une religion qui appartient au groupe plutôt qu'à l'individu. Deloria l'oppose au salut chrétien, conçu comme une affaire personnelle offerte à toute l'humanité : une religion d'être-peuple ne prétend à aucune universalité et ne convertit personne, parce qu'elle est la propriété religieuse d'une communauté précise.

The concern in almost every instance is to identify the community and distinguish its uniqueness from the rest of the creation and to emphasize "peoplehood" or personality.
Vine Deloria Jr., God Is Red: A Native View of Religion, The Group, ch. 12 (citation en anglais). Fulcrum Publishing, éd. du 30ᵉ anniversaire 2003 (1ʳᵉ éd. 1973)

L’expression est de Deloria, un penseur sioux qui écrit en anglais et place lui-même le mot entre guillemets : « l’être-peuple » n’en est qu’un calque français maison, signalé comme tel. Le manque qu’il comble est précis. Le français a « peuple », « nation », « communauté » — des mots qui nomment un ensemble, pas l’opération par laquelle cet ensemble se pose comme distinct du reste de l’humanité et fait de cette distinction le socle même de sa religion.

Chez Deloria, ce geste de nomination vise moins à décrire qu’à séparer : the concern in almost every instance is to identify the community and distinguish its uniqueness from the rest of the creation and to emphasize “peoplehood” or personality (« le souci, presque partout, est d’identifier la communauté et d’affirmer son caractère unique face au reste de la création, en insistant sur l‘“être-peuple” ou la personnalité »). C’est cette opération — se nommer, se distinguer, s’ériger en peuple choisi — qu’il appelle « peoplehood ».

Il en tire une conséquence institutionnelle nette : most tribal religions make no pretense as to their universality or exclusiveness (« la plupart des religions tribales ne prétendent à aucune universalité ni exclusivité »). Une religion d’être-peuple ne convertit pas, parce qu’elle n’est pas transportable : reçue à la naissance de la communauté, elle n’est offerte à personne d’autre. Le christianisme, à l’inverse, loge le salut dans une décision individuelle censée valoir pour tout homme — d’où l’entreprise missionnaire, étrangère à la religion tribale telle que la décrit Deloria.

À ne pas confondre avec l’unité continue, qui décrit ce que devient la communauté après la mort de l’un des siens : l’être-peuple définit la frontière même de qui appartient au groupe, en amont de toute question de mort ou de terre. Il prolonge la géographie sacrée sans s’y confondre — celle-ci ancre le peuple dans un lieu, l’être-peuple l’ancre dans un nom. Comme le cercle sacré de Black Elk, il pense un tout qui ne se réduit pas à la somme de ses membres, mais où le cercle donne une forme à ce que l’être-peuple donne d’abord un nom. Et comme le second axiome de Mary Graham — une parenté qui s’étend jusque dans la terre —, il fait de l’appartenance, non de l’individu, le point de départ ; mais Graham décrit un tissu de clans, quand Deloria décrit une distinction religieuse revendiquée face au reste de l’humanité.

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