·

Como en un panal de avispas

expression du relator shawi ; « comme dans un nid de guêpes »

Pour dire la forme du monde, les Shawi d'Amazonie péruvienne n'ont pas d'abord recours à une carte ni à un ciel : ils disent que <em>el mundo es ovalado como el panal de las avispas</em>, le monde est ovale comme le nid des guêpes. L'image n'est pas décorative. Un nid de guêpes est clos, alvéolé, tout en cellules communicantes ; ainsi le monde shawi est un volume fermé, recouvert d'une immense couche bleutée faite de « terre » de soleil, où chaque espace — celui de l'eau, du sous-sol, de la pluie, du vent, de la lune, du soleil, des morts — est une alvéole habitée, dotée de sa « mère » (<em>a'shin</em>). Habiter le monde, pour un Shawi, c'est se savoir logé dans l'une de ces cellules d'un même corps peuplé. Le nid de guêpes n'est pas une comparaison poétique : c'est un modèle cosmologique — une géométrie du monde ≠ une métaphore ornementale.

Los indígenas shawi creemos que el mundo es ovalado como el panal de las avispas y que está cubierto por una inmensa capa azulada, hecha de “tierra” de sol, dentro de la cual se mueven y se trasladan la luna, el sol y las estrellas.
Nahwiri Rafael Chanchari Pizuri, El ojo verde. Cosmovisiones amazónicas, Cosmovision shawi « Como en un panal de avispas » (voix de l'intérieur, niveau 2). FORMABIAP/AIDESEP, 3ᵉ éd. corrigée et augmentée, 2025 (1ʳᵉ éd. 2000) · trad. texte original en espagnol ; rendu français maison

Le mot n’est pas un mot shawi, mais une image que le relator Nahwiri Rafael Chanchari Pizuri emploie en espagnol pour dire, d’un trait, la forme entière du monde : como el panal de las avispas, comme le nid des guêpes. Il la tient de ses grands-pères, qui l’appelaient dehors les nuits de lune pour lui raconter le monde. « Voilà pourquoi nous savons comment est le monde », dit-il.

Ce que dit l’image, un Occidental l’entend mal s’il n’y voit qu’une jolie comparaison. Un nid de guêpes n’est pas rond : il est ovalado, ovale, et surtout il est clos. Une enveloppe le tient — ici, una inmensa capa azulada, hecha de « tierra » de sol, une immense couche bleutée faite de « terre » de soleil, dans laquelle circulent la lune, le soleil et les étoiles. La terre, au-dedans, est enveloppée d’eau. Le monde shawi est donc un volume fini, tenu par le haut, non un espace ouvert qui fuirait de tous côtés.

Et comme un nid de guêpes, il est alvéolé. Le récit de Chanchari est la visite patiente de ces cellules : l’espace de dedans la terre où vivent les hommes sans anus ; l’espace de l’eau, du sol, de la pluie, du vent, de la lune, du soleil ; l’espace des morts. Chaque alvéole a sa « mère », son a’shin : mère de la lagune, mère du fleuve, mère des montagnes, mère de la pluie. Rien n’est cellule vide. Le monde n’est pas un décor où l’homme serait seul locataire : c’est un corps entier, cloisonné et peuplé, où l’humain occupe une case parmi d’autres tenues par d’autres.

De là une manière d’habiter. On ne prend pas un arbre, un fruit, un animal du monte sans en demander la permission à l’esprit qui le garde ; sinon, « il te fait du mal ». Se savoir dans une alvéole, c’est se savoir voisin — donc redevable. Cette parenté entre les vivants d’un même monde clos rejoint l’animisme que d’autres peuples d’Amazonie nomment à leur façon ; elle fait écho au monde-plus-qu-humain où l’humain n’est qu’une personne parmi d’autres.

Il faut pourtant se garder de deux glissements. Le nid de guêpes shawi n’est pas la urihi yanomami, cette « terre-forêt » qui respire et peut tomber malade : l’image shawi dit d’abord une forme, une géométrie du monde — clos, ovale, cloisonné — là où urihi dit un être vivant à protéger. Et ce n’est pas une métaphore ornementale, de celles qu’on ajoute pour faire beau : c’est le modèle même selon lequel le monde est pensé, parcouru et respecté. On n’habite pas près d’un nid de guêpes. On habite dedans.

← retour au lexique