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zei-dl-bei

« frightful » — redoutable, effrayant

Mot kiowa que l'écrivain N. Scott Momaday (kiowa, écrivant en anglais) consigne dans The Way to Rainy Mountain : le seul mot que prononçait sa grand-mère Aho devant le mal et l'incompréhensible. Momaday le glose « frightful » — redoutable — mais précise aussitôt que ce n'était pas une exclamation : « un écartement, un exercice du langage sur l'ignorance et le désordre ». Le mot n'y décrit pas la peur, il l'écarte. Il illustre ce que Momaday tient pour propre à la tradition orale kiowa : un mot n'est pas un signe qui désigne, mais une puissance qui agit — « il vient du néant au son et au sens ; il donne origine à toutes choses. Et le mot est sacré ». Le manque qu'il comble en français : nous avons le juron, l'exclamation, la conjuration, mais nul mot attesté qui soit en lui-même l'acte d'écarter le désordre par la parole. À distinguer du juron (décharge d'affect) comme de la formule magique (recette d'efficace) : zei-dl-bei est un geste de tenue, une parole opposée au chaos. Orthographe = celle de Momaday, seule source sûre.

When Aho saw or heard or thought of something bad, she said the word zei-dl-bei, "frightful." It was the one word with which she confronted evil and the incomprehensible.
N. Scott Momaday, The Way to Rainy Mountain, Section VIII (commentaire ; citation en anglais). University of New Mexico Press, 1969 (éd. de poche 1976) · trad. texte original anglais ; rendu français maison

Le mot ne dit pas la peur : il l’écarte. C’est tout l’écart entre zei-dl-bei et nos jurons. Quand Aho, la grand-mère de Momaday, voyait, entendait ou seulement pensait quelque chose de mauvais, elle disait ce mot unique — « frightful », redoutable —, et Momaday note qu’il aimait l’entendre, parce qu’elle « plissait le visage dans une admirable mine de déplaisir et claquait la langue ». Mais il corrige aussitôt l’impression : ce n’était pas une exclamation. C’était « un écartement, un exercice du langage sur l’ignorance et le désordre ».

Là est le déplacement. Pour nous, un juron décharge une émotion ; il dit ce qu’on ressent. Zei-dl-bei, tel que Momaday le donne, ne décrit rien : il fait quelque chose. Devant le mal et l’incompréhensible, la vieille femme n’exprime pas son trouble — elle oppose un mot au chaos, comme on tend une main. Le mot est un acte de tenue.

C’est qu’il relève d’une autre idée du langage. Pour Momaday, dans la tradition orale kiowa, « un mot a sa puissance en lui-même : il vient du néant au son et au sens ; il donne origine à toutes choses. Et le mot est sacré ». Le mot n’est pas une étiquette posée sur une chose déjà là ; il est une force qui fait être. Zei-dl-bei en est la forme minimale et quotidienne : une syllabe contre le désordre, sur les lèvres d’une femme qui avait vu mourir un monde. À rapprocher, mais sans confondre, de la terre remémorée du même auteur — là, la parole garde le monde ; ici, elle le défend.

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