Sympatheia
συμπάθεια (sympatheia)
La « sympathie » cosmique des stoïciens : la conviction que toutes choses sont tissées ensemble dans un unique monde vivant, où rien n'existe isolément. L'opération n'est pas un sentiment mais un regard — voir l'univers comme un seul organisme dont chaque partie conspire avec les autres, de sorte que ce qui arrive à l'une intéresse le tout. Se penser comme membre, et non comme fragment détaché.
Toutes les choses sont entrelacées entre elles ; leur enchaînement mutuel est sacré ; et il n’est rien pour ainsi dire qui soit isolé de toute relation avec quelque autre objet.
Le mot grec sympatheia (συμπάθεια) est fait de sun- (« avec ») et de pathos (« ce qu’on éprouve, ce qu’on subit ») : littéralement, « éprouver-avec ». Avant d’être un terme de morale, c’était pour les stoïciens une thèse de physique. L’univers est un corps unique, parcouru d’un même souffle (pneuma), et ce qui touche une de ses parties se propage, comme une tension, jusqu’aux plus lointaines.
L’opération que Marc Aurèle demande n’est donc pas d’éprouver de la compassion pour tel ou tel être, mais de tenir le regard sur le tout. Ailleurs il écrit que les choses « conspirent » — respirent ensemble — au bon ordre du même monde. Se sentir membre de ce corps, et non pièce détachée, c’est cesser de juger un événement « étranger » : rien n’arrive au monde qui ne soit aussi, en quelque manière, mon affaire. De là le lien avec le fatum et l’amor-fati : la trame est sacrée parce qu’elle est une, et l’accepter, c’est consentir à sa propre place dans le tissu.
La sympatheia stoïcienne n’est pas l’empathie affective moderne. Celle-ci est une émotion qui va d’un sujet à un autre ; celle-là est un fait cosmologique, indifférent à ce que je ressens : le lien tient, que je l’éprouve ou non.
Elle diffère aussi de l’interdépendance bouddhique (paṭicca-samuppāda), la coproduction conditionnée. Le Bouddha décrit un enchaînement de causes sans centre ni substance, qui explique la souffrance pour la défaire ; Marc Aurèle décrit une unité substantielle, gouvernée par une raison commune, à laquelle il faut au contraire adhérer. Là, un réseau vide de soi qu’on dénoue ; ici, un corps plein qu’on rejoint.