Noosphère
La noosphère est l'enveloppe de pensée qui se déploie au-dessus de la biosphère : la « couche pensante » de la Terre, née avec la réflexion humaine et qui s'étend par-dessus le monde des plantes et des animaux. Comme la biosphère est la pellicule du vivant, la noosphère est la pellicule de l'esprit — un seul tissu de consciences qui s'entrecroisent à l'échelle de la planète.
Juste aussi extensive, mais bien plus cohérente encore, nous le verrons, que toutes les nappes précédentes, c’est vraiment une nappe nouvelle, la « nappe pensante », qui, après avoir germé au Tertiaire finissant, s’étale depuis lors par-dessus le monde des Plantes et des Animaux : hors et au-dessus de la Biosphère, une Noosphère.
Le mot n’est pas né d’une seule plume. Il se forge à Paris dans les années 1920, dans la conversation entre trois hommes : le philosophe Édouard Le Roy, qui le prononce le premier dans ses cours au Collège de France, le paléontologue et jésuite Pierre Teilhard de Chardin, et le géochimiste russe Vladimir Vernadsky, qui pensait déjà la biosphère comme une couche géologique à part entière. À ce bios, la pellicule du vivant, ils ajoutent un étage : le noûs, l’esprit. La Terre, après s’être couverte de vie, se couvre de pensée.
Teilhard donne au terme sa formulation la plus dense. La noosphère n’est pas une métaphore poétique mais, à ses yeux, un fait géologique : une nappe réelle, mesurable, qui s’ajoute aux strates antérieures de l’évolution. Avec la réflexion — le moment où le vivant ne se contente plus de savoir, mais sait qu’il sait —, l’évolution se replie sur elle-même et tisse ce nouveau milieu où les traditions s’organisent, où une mémoire collective se développe, où les consciences finissent par former « un seul tissu ». L’opération qu’il nomme est une montée : l’esprit n’y flotte pas au-dessus de la matière, il en sort comme sa fleur.
La noosphère ≠ le « cerveau global » des réseaux. L’image récente d’un internet-noosphère retient l’interconnexion et oublie l’orientation : chez Teilhard, la nappe pensante ne se contente pas de se densifier, elle converge vers un foyer, le Point Oméga. C’est une écologie de l’action tendue vers une fin, non un simple maillage technique. Là où Morin pense la complexité comme principe de connaissance, Teilhard pense la noosphère comme phase du monde — et la complexité-conscience en est la loi.