français · Philosophie occidentale

Sentir-penser

sentipensar (espagnol)

Manière de connaître qui pense « simultanément avec le cœur et l'esprit », depuis un territoire habité, sans couper la raison de l'affect ni la nature de la culture. Le terme — sentipensar — a été forgé par le sociologue colombien Orlando Fals Borda, qui le tient des communautés de pêcheurs de la côte caraïbe ; l'anthropologue Arturo Escobar le reprend et l'élabore pour nommer la connaissance des peuples territorialisés face aux conflits écologiques.

Le concept de sentipensée a été introduit par le sociologue Orlando Fals Borda (1986) à propos des pratiques populaires de connaissance des communautés de la côte atlantique colombienne. Sentir-penser avec le territoire implique de penser simultanément avec le cœur et l’esprit.
Arturo Escobar, Sentir-penser avec la Terre, Introduction. Seuil, 2018 · trad. Atelier La Minga (collectif)

Le mot n’est pas d’Escobar : il en restitue la dette. La sentipensée a été « introduit[e] par le sociologue Orlando Fals Borda » qui la recueillait, dans les années 1980, auprès des pêcheurs de la côte caraïbe colombienne — leur façon ordinaire de connaître le monde où l’on vit. Escobar la déplace vers l’ontologie politique : « sentir-penser avec le territoire implique de penser simultanément avec le cœur et l’esprit », ou, dans la formule des collègues zapatistes du Chiapas qu’il cite, de « raisonner avec le cœur ».

Connaître ainsi, ce n’est pas ajouter de l’émotion à un raisonnement : c’est refuser d’emblée la coupure entre pensée et sentiment, entre nature et culture, que la modernité occidentale tient pour évidente. La sentipensée est « la manière dont les communautés territorialisées ont appris à vivre » — un savoir situé, attaché à un lieu, à l’opposé des « connaissances décontextualisées qui sous-tendent les concepts de développement, de croissance et même d’économie ». Apprendre à sentir-penser, pour Escobar, c’est apprendre à penser depuis les territoires plutôt qu’au-dessus d’eux, geste de reliance entre l’humain et la terre qu’il habite.

Sentir-penser ≠ le rationalisme désincarné qui croit penser depuis nulle part, hors sol et hors corps. Et ≠ l’émotion pure : il ne s’agit pas de sentir au lieu de raisonner, mais de tenir ensemble le cœur et l’esprit, sur un territoire qui oblige à les accorder.

← retour au lexique