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Windigo

Monstre de la faim dans la mythologie anishinaabe, que la botaniste Robin Wall Kimmerer, membre de la nation potawatomi, fait entrer dans sa pensée. Né du froid et de l'égoïsme, le windigo est un humain que la faim a changé en cannibale : plus il dévore, plus il a faim, jamais rassasié, condamné à errer affamé pour l'éternité. Kimmerer en fait le nom de l'appétit destructeur de nos économies — la surconsommation qui dévore le vivant « non par besoin, mais par seule cupidité ».

On raconte que ce monstre n’entrera jamais dans le monde des esprits, qu’il souffrira de la faim pendant l’éternité, parce qu’il n’est, par essence, jamais rassasié. Plus il mange, plus il éprouve le besoin de manger.
Robin Wall Kimmerer, Tresser les herbes sacrées, Chapitre 26, « La légende amérindienne du windigo ». Le lotus et l'éléphant, 2021 (ISBN 978-2-01-714064-1) · trad. Véronique Minder

Le windigo est le « monstre légendaire » du peuple anishinaabe, le croque-mitaine des nuits de blizzard dans la forêt boréale : un géant au cœur de glace, dont la faim a fait dévorer ses propres lèvres. Kimmerer prend soin de la généalogie exacte : les windigos ne naissent pas, ils sont fabriqués. Ce n’est ni l’ours ni le loup — c’est un être humain que l’égoïsme et la disette ont transformé en cannibale, et dont la morsure transmet le mal. Le mythe naît, rappelle-t-elle, de la Lune de la faim, ces hivers où sucer un os ne suffit plus à rassasier : il arme un interdit, celui de manger l’autre quand on meurt de faim.

L’essentiel tient dans une mécanique, non dans une morale. Le windigo n’a pas un trop-plein d’appétit qu’il faudrait modérer : il est l’appétit qui s’auto-nourrit. « Plus il mange, plus il éprouve le besoin de manger. » Sa faim est une boucle qui s’emballe, là où la faim ordinaire s’éteint dans la satiété. C’est pourquoi l’éducation anishinaabe entretenait le récit : non pour désigner un monstre extérieur, mais pour rappeler « la présence de la nature windigo en chacun de nous » — la part qui, prise de panique, privilégie sa survie contre toute récolte honorable.

Kimmerer déplace alors la bête de la forêt vers l’économie. Citant le spécialiste ojibwé Basil Johnston, elle voit dans les multinationales « une toute nouvelle espèce de windigo qui dévore insatiablement les ressources de la terre ». Ses empreintes sont partout : marées noires, mines à ciel ouvert, placards pleins de vêtements. La surconsommation est la version contemporaine du monstre — une faim fabriquée que le marché entretient pour qu’elle ne s’apaise jamais.

D’où la distinction qui tient l’entrée. Le windigo n’est pas la cupiditas de Spinoza, qui est le désir même comme essence de l’homme, ni la taṇhā bouddhique, la soif qu’une discipline peut éteindre. Ces deux-là nomment un affect à comprendre ou à dénouer. Le windigo, lui, ne nomme pas un excès de désir mais une perte d’humanité : non pas un homme qui désire trop, mais un homme que la faim a cessé de faire homme. On n’apaise pas un windigo — on s’en garde, ou l’on en devient un.

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