Strates
Les strates sont, chez Deleuze et Guattari, les phénomènes de capture qui se produisent sur le corps sans organes de la terre : elles forment des matières informes en unités stables, emprisonnent des intensités libres, fixent des singularités nomades dans des systèmes de résonance et de redondance. Géologiques, organiques ou alphabétiques, elles opèrent toutes par une double articulation — un premier tri de matériaux, puis leur mise en structure stable — et par code et territorialité conjugués. La terre elle-même ne cesse de s'y dérober : elle se destratifie, se décode, se déterritorialise.
Les strates étaient des captures, elles étaient comme des « trous noirs » ou des occlusions s’efforçant de retenir tout ce qui passait à leur portée.
Le plateau s’ouvre sur une fable : le professeur Challenger, personnage emprunté à Conan Doyle, expose que la Terre est un corps sans organes — « traversé de matières instables non formées, de flux en tous sens, d’intensités libres ou de singularités nomades » — et que sur ce corps se produit un phénomène à la fois inévitable et redoutable : la stratification. Les strates sont des Couches, des Ceintures. Elles ne créent rien à partir de rien ; elles prélèvent sur un flux continu de matière et l’organisent en unités reconnaissables — molécules, organismes, sujets, énoncés — en les fixant dans des systèmes qui se répètent et se renvoient l’un à l’autre.
Toute strate procède par double articulation : une première opération choisit et prélève des unités instables sur les flux-particules (les sédiments d’une roche, les acides aminés d’une protéine, les sons d’une langue) ; une seconde leur donne une structure stable qui en assure la tenue (le plissement qui fait la roche sédimentaire, le repliement qui fait la fonction, la syntaxe qui fait la phrase). Chaque strate est ainsi double en elle-même, faite de contenu et d’expression — deux articulations réellement distinctes qui se présupposent sans jamais se calquer l’une sur l’autre. Géologie, biologie et langage ne sont donc pas trois strates étanches mais trois régimes d’une même opération, que Deleuze et Guattari généralisent au-delà de la seule matière : il y a des strates du signifiant, des strates de la subjectivité, aussi tenaces que les strates minérales.
Ce qui rend la fable amère plutôt qu’ironique, c’est la formule qui s’y glisse : « Toute strate étant un jugement de Dieu. » Stratifier, c’est juger — capturer une intensité errante et lui assigner une forme définitive, une identité qui doit répondre d’elle-même. D’où l’enjeu pratique du livre tout entier : non pas détruire les strates (on ne survit pas à une destratification totale, elle tue plus sûrement qu’elle ne libère), mais apprendre à s’y ménager des lignes de fuite, des poches de déterritorialisation qui font varier une strate sans l’anéantir.
À distinguer du corps sans organes. Le corps sans organes n’est pas une strate parmi d’autres : c’est ce qui leur préexiste et leur résiste, la matière non formée du plan de consistance sur laquelle les strates s’exercent et dont elles ne cessent, malgré tout, « de se dérober au jugement, de fuir et de se destratifier, de se décoder, de se déterritorialiser ». Les strates capturent, organisent, fixent ; le corps sans organes est ce fond mouvant qui échappe toujours, en partie, à cette capture — l’envers dont les strates ne sont jamais que des états provisoires.