français · Philosophie occidentale

Déterritorialisation

La déterritorialisation est le mouvement par lequel un agencement quitte son territoire — quitte ce qui le stabilisait, le définissait, lui donnait son « chez-soi ». Ce mouvement est inséparable de son corrélat : la reterritorialisation, qui recouvre la ligne de fuite sur une nouvelle terre, réelle ou imaginaire. La déterritorialisation n'est donc pas une simple perte : elle est le moteur même du changement, tantôt barré et retourné en reterritorialisation, tantôt poussé à l'absolu.

D est le mouvement par lequel « on » quitte le territoire. C'est l'opération de la ligne de fuite.
Gilles Deleuze & Félix Guattari, Mille Plateaux. Capitalisme et schizophrénie 2, Conclusion : règles concrètes et machines abstraites. Éditions de Minuit, coll. « Critique », 1980

Tout territoire porte en lui la possibilité de sa propre déstabilisation. Ce qui délimite un espace — une ritournelle, un code, une habitude, une institution — peut aussi s’ouvrir, se fissurer, laisser passer quelque chose qui ne correspond plus au territoire. Ce mouvement-là, Deleuze et Guattari l’appellent déterritorialisation.

Le terme apparaît d’abord dans l’Anti-Œdipe (1972) pour décrire le capitalisme comme machine qui décode et déterritorialise tous les flux préexistants. Dans Mille Plateaux, il devient un concept général : tout agencement possède une double face — sa territorialité d’un côté, ses lignes de fuite de l’autre. La déterritorialisation est l’opération de ces lignes.

Elle peut être négative : la ligne de fuite est aussitôt recouverte par une reterritorialisation compensatrice. L’État opère par exemple une déterritorialisation des anciennes terres seigneuriales, immédiatement reterritorialisée sur la propriété, le travail, l’argent. On quitte un territoire, on en trouve un autre. La fuite reste barrée. Elle peut aussi être positive ou absolue : la ligne de fuite n’est pas recouverte, elle traverse les strates et atteint le plan de consistance — le corps sans organes, la matière non formée.

La reterritorialisation n’est pas le simple retour au territoire d’origine. N’importe quoi peut faire fonction de nouvelle terre : un objet, un être, un livre, un appareil. Ce qui permet au psychanalyste de reterritorialiser le patient sur le divan, à l’État de reterritorialiser le nomade sur la carte.

À distinguer du déracinement. Le déracinement désigne la perte d’une appartenance concrète — un sol, une communauté, une langue. La déterritorialisation est un mouvement qui opère à tous les niveaux, y compris moléculaires : ce n’est pas nécessairement une violence subie, c’est parfois la condition même d’un devenir, d’une création. On ne se déterritorialise pas pour aller nulle part ; on se déterritorialise pour se reterritorialiser autrement — ou, dans le cas limite, pour atteindre ce que les auteurs appellent la terre, non comme territoire mais comme corps sans organes de la planète.

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