Ligne de fuite
Chez Deleuze et Guattari, la ligne de fuite est ce qui échappe à un agencement et le fait varier : le mouvement par lequel un ensemble cesse de se reproduire à l'identique et se met à changer de nature. Elle ne sépare pas, elle déterritorialise — elle ouvre un dehors. Loin d'être l'accident ou la marge d'une structure, elle en est l'élément premier : un champ social, un corps, une langue se définissent d'abord par ce qui fuit en eux.
un champ social se définit moins par ses conflits et ses contradictions que par les lignes de fuite qui le traversent
L’expression est de géographie et de dessin avant d’être de philosophie. La ligne de fuite, c’est d’abord la direction selon laquelle un paysage se dérobe vers l’horizon, le tracé par où quelque chose s’évade du cadre. Deleuze et Guattari en font un concept : dans tout ensemble organisé — qu’ils nomment agencement — il y a des lignes qui le stratifient, le segmentent, le tiennent en place, et d’autres lignes par lesquelles il fuit, déborde, se déterritorialise. La ligne de fuite est cette seconde sorte.
Son opération est la déterritorialisation. Un agencement tient un territoire, des codes, des habitudes ; la ligne de fuite est le vecteur par lequel ce territoire est quitté, non pour aller vers un autre territoire tout fait, mais pour entrer dans une zone d’indétermination où l’ensemble change de nature. C’est pourquoi elle appartient de plein droit à ce qu’elle fait fuir : il y a rupture dans le rhizome chaque fois que des lignes segmentaires explosent en une ligne de fuite, et cette ligne fait partie du rhizome. Elle n’est pas dehors, elle ouvre le dehors.
De là leur renversement de perspective. On croit d’ordinaire qu’une société, une institution, un sujet se comprennent par leurs structures et leurs tensions internes. Deleuze et Guattari posent l’inverse : c’est ce qui s’échappe qui est premier, et les structures viennent ensuite border, boucher, récupérer ces fuites. Un champ social se lit donc moins par ses contradictions que par les lignes de fuite qui le traversent — primauté du mouvement de désertion sur l’ordre qu’il met en crise.
À distinguer de la fuite au sens d’évasion ou de retraite. Fuir, ici, n’est ni renoncer ni se cacher : c’est, disent-ils, faire fuir quelque chose comme on perce une canalisation, ouvrir une brèche dans le système. La ligne de fuite n’est pas davantage une garantie de libération — elle peut tourner à vide, se durcir, reproduire ce qu’elle fuyait, voire basculer en pure destruction. Elle est une chance, jamais une promesse : la voie par où du nouveau peut passer, à condition de ne pas la confondre avec une sortie déjà tracée.