français · Philosophie occidentale

Corps sans organes

Le corps sans organes (CsO) n'est pas un corps détruit ni un corps idéal : c'est le plan d'immanence du désir, la surface sur laquelle circulent des intensités libres, antérieures à toute organisation en organes et en fonctions. Il s'oppose à l'organisme — c'est-à-dire à ce que la vie se donne comme limite et clôture — non pour le détruire mais pour défaire l'organisation qui en bloque les passages. C'est une pratique, non une notion : on ne l'atteint pas, on ne cesse d'y accéder.

Le CsO, c'est le champ d'immanence du désir, le plan de consistance propre au désir (là où le désir se définit comme processus de production, sans référence à aucune instance extérieure, manque qui viendrait le creuser, plaisir qui viendrait le combler).
Gilles Deleuze & Félix Guattari, Mille Plateaux. Capitalisme et schizophrénie 2, 28 novembre 1947 : Comment se faire un Corps sans Organes ?. Éditions de Minuit, coll. « Critique », 1980

L’expression vient d’Antonin Artaud. Dans sa performance radiophonique de novembre 1947, Pour en finir avec le jugement de Dieu, Artaud déclare : « il n’y a rien de plus inutile qu’un organe ». Deleuze et Guattari s’emparent de cette formule non comme symptôme clinique mais comme programme — une manière de nommer ce qui précède et excède l’organisation anatomique du corps.

L’organisme n’est pas le corps. L’organisme est ce que la vie s’impose à elle-même comme limite : une hiérarchie d’organes, des fonctions assignées, un plan de signification où chaque partie répond à un usage déterminé. Le corps sans organes est ce que ce plan recouvre — non pas un chaos informe, mais un plan traversé d’intensités, de vitesses, de passages libres que l’organisme a pour fonction de canaliser, filtrer, bloquer. « C’est sur lui que nous dormons, veillons, que nous nous battons, battons et sommes battus », écrivent les auteurs : le CsO n’est pas ailleurs, il est la matière même de l’existence, sous l’organisation qui l’enrobe.

La question que pose le plateau — « Comment se faire un corps sans organes ? » — est une question de pratique et de prudence, non de doctrine. On ne supprime pas les organes ; on défait leur organisation stratifiée pour retrouver ce qu’ils recouvrent : les intensités libres, les devenirs non assignés. La mise en garde est explicite : trop vite, et le CsO vide (drogué, hypocondriaque, paranoïaque) laisse la place à la mort plutôt qu’à la vie.

À distinguer de l’organisme et du corps détruit. L’organisme est l’ennemi, non le corps : l’organisme « juge » le corps, l’assigne à des fonctions fixes. Le corps détruit, lui, n’est qu’un CsO raté, vidé de ses intensités au lieu d’en libérer le passage. Entre les deux, le CsO plein : un corps traversé par des intensités positives, un plan où le désir se produit sans manque initial ni satisfaction finale — processus, pas état.

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