Machine de guerre
Chez Deleuze et Guattari, la machine de guerre n'est pas d'abord une armée : c'est un agencement d'une tout autre nature que l'appareil d'État, extérieur à lui, préalable à son droit. Elle vient d'ailleurs — des sociétés de bandes, des nomades, des meutes — et invente ce que l'État ne peut produire par lui-même, la vitesse et le secret. L'État ne se dote d'une machine de guerre qu'en se l'appropriant sous forme d'institution militaire, opération qui ne cesse pas de lui poser problème.
La machine de guerre est extérieure à l’appareil d’État.
Le plateau s’ouvre sur un axiome, posé comme une évidence qu’il va falloir justifier point par point : la machine de guerre est extérieure à l’appareil d’État. Non pas seconde ni marginale — extérieure de plein droit, d’une autre espèce, d’une autre nature, d’une autre origine. Deleuze et Guattari s’appuient sur Georges Dumézil : la souveraineté politique a deux têtes, le roi-magicien et le prêtre-juriste, le lien et le pacte — mais nulle part la guerre n’y est prise. L’État capture, lie, saisit ; quand il fait la guerre, c’est par une armée qu’il s’approprie secondairement, jamais par une puissance qui lui appartiendrait en propre.
Cette extériorité se lit dans l’exemple des échecs et du go. Les échecs sont un jeu d’État : les pièces sont codées, qualifiées, chacune reste ce qu’elle est et se déplace dans un espace fermé, point par point. Le go ne connaît que des grains anonymes, sans propriété intrinsèque, qui ne valent que par leur situation dans un espace ouvert — « Espace “lisse” du go, contre espace “strié” des échecs. » La machine de guerre pense et se meut dans le premier ; l’appareil d’État s’organise dans le second.
Ce que la machine de guerre invente, ce n’est donc pas d’abord le combat : c’est la vitesse et le secret, deux puissances que l’État ne sait produire par lui-même et qu’il devra toujours emprunter, avec méfiance, à ce qui lui est étranger — d’où sa suspicion permanente envers sa propre institution militaire, qui hérite d’une force qui ne lui appartient pas. Meutes, bandes, sociétés nomades ou marges commerçantes et religieuses : partout où quelque chose échappe à la forme-État, sous une forme polymorphe et diffuse, il y a machine de guerre.
À distinguer de l’institution militaire, avec laquelle on la confond trop vite. « L’État n’a pas par lui-même de machine de guerre ; il se l’appropriera seulement sous forme d’institution militaire. » L’armée est disciplinée, codée, mise au service d’un pouvoir constitué ; la machine de guerre anime au contraire une indiscipline foncière, une remise en cause perpétuelle de la hiérarchie. Et à distinguer de la simple ligne de fuite : la ligne de fuite est le vecteur par lequel un agencement se déterritorialise, alors que la machine de guerre est cet agencement lui-même — collectif, occupant un espace propre, avec ses règles, ses affects, ses devenirs — et non le seul mouvement de fuite qui le traverse.