Totémisme
Chez Philippe Descola, le totémisme n'est pas le culte d'un emblème animal ni une simple méthode de classement des clans, mais l'une des quatre manières d'identifier les existants — celle qui suppose entre humains et non-humains des intériorités semblables ET des physicalités semblables. Une double continuité : des classes mêlant hommes, plantes et bêtes partagent une même essence, héritée d'un prototype commun, le plus souvent un ancêtre du Rêve. C'est l'exacte symétrie du naturalisme moderne, qui sépare sur les deux plans ce que le totémisme unit.
le totémisme cultuel — et le totémisme « de rêve » qui en est une variante individuelle — repose donc sur une identification spirituelle des humains, des totems et des espèces qui leur sont affiliées, chacun d’entre eux étant présent au monde en tant qu’expression singularisée d’un même prototype immatériel incarné dans un corps.
Descola hérite le mot d’une longue tradition anthropologique et le déplace. Pour Lévi-Strauss, le totémisme était surtout une affaire de classement : des groupes humains se distinguent les uns des autres en empruntant leurs noms à des espèces, l’homologie des écarts entre une série naturelle et une série sociale. Descola laisse de côté cet usage classificatoire pour retenir ce que son prédécesseur avait écarté — les « aspects proprement ontologiques » du phénomène, ces sociétés aborigènes australiennes où l’on postule « une profonde affinité physique et psychique entre les humains et leurs totems ».
Là est l’opération de pensée. Le totémisme nomme l’une des quatre combinaisons qui naissent du jeu des ressemblances et des différences « entre moi et autrui sur les plans de l’intériorité et de la physicalité ». Il est la seule où les deux coïncident : intériorités semblables, physicalités semblables. Des humains, des animaux, des plantes, des reliefs du paysage forment ensemble une classe unique parce qu’ils procèdent d’un même être du Rêve et partagent « l’essence et la destinée » de ce prototype. Le totem n’est pas un symbole posé sur le clan : c’est la matrice dont le clan et l’espèce sont des incarnations parallèles. Une double continuité, là où le naturalisme du moderne installe une double coupure.
Le totémisme de Descola ≠ l’animisme : l’animisme unifie les vivants par l’intériorité tout en les séparant par le corps — l’ours a une âme comme la mienne, mais un autre corps. Le totémisme, lui, étend la ressemblance jusqu’au corps : humain et totem sont de même essence et de même substance. Et le totémisme ≠ le naturalisme, son inverse exact : là où nous séparons les êtres sur les deux plans, ne leur reconnaissant qu’une matière commune, le totémisme les relie sur les deux. Reste l’analogisme, la quatrième case, qui disjoint tout pour mieux le recoudre.