français · Philosophie occidentale

Servitude volontaire

L'énigme que pose La Boétie n'est pas celle du tyran mais celle de ses sujets : comment un peuple — non conquis, non vaincu — se laisse-t-il dominer par un seul homme, qui n'a que deux yeux, deux mains, un corps ? La servitude volontaire n'est pas la contrainte subie mais la domination consentie, entretenue par ceux-là mêmes qu'elle écrase. Le tyran ne tient aucune force en propre : tout son pouvoir lui est prêté par l'obéissance. D'où le renversement fondateur : il n'est pas besoin de le combattre, il suffit de cesser de le soutenir, et le colosse s'effondre de son propre poids.

Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres. Je ne veux pas que vous le poussiez ou l’ébranliez, mais seulement ne le soutenez plus, et vous le verrez, comme un grand colosse à qui on a dérobé sa base, de son poids même fondre en bas et se rompre.
Étienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire, Discours de la servitude volontaire. texte établi par Paul Bonnefon, Bossard, 1922 (Wikisource) · source

La Boétie déplace la question politique d’un cran. Le problème n’est pas qu’un homme veuille régner — les tyrans ont toujours existé — mais que des milliers acceptent de le porter. « C’est le peuple qui s’asservit, qui se coupe la gorge », écrit-il : celui qui, « ayant le choix ou d’être serf ou d’être libre, quitte la franchise et prend le joug ». La domination d’un seul sur un million n’est pas de la lâcheté, un vice qui aurait sa borne ; c’est un « monstre de vice » que la langue refuse de nommer, parce qu’il suppose que les opprimés fournissent eux-mêmes les yeux qui les épient et les mains qui les frappent.

De là suit une politique du retrait, non de l’assaut. Le tyran, dit La Boétie, « est de soi-même défait, mais que le pays ne consente à sa servitude ». On ne lui ôte rien : on cesse simplement de lui donner. Comme le feu privé de bois se consume seul, le pouvoir privé d’obéissance tombe sans qu’on le frappe. La liberté n’exige donc ni révolte ni sang : « s’il n’est besoin que d’un simple vouloir ». C’est ce qui rend le Discours à la fois si sobre et si radical — il ne réclame aucune arme, seulement une résolution partagée.

Reste l’énigme que La Boétie ne referme pas : pourquoi ce simple vouloir manque-t-il ? Il l’impute à l’accoutumance, à cette « opiniâtre volonté de servir » qui, de génération en génération, fait oublier que la liberté fut le premier état. La servitude devient nature à force d’habitude ; les hommes ne désirent plus la liberté « non pour autre raison, ce semble, sinon que s’ils la désiraient, ils l’auraient ». Le seul obstacle est d’avoir cessé de la vouloir.

À distinguer de la servitude au sens de Spinoza, qui n’est ni politique ni collective : elle désigne l’impuissance de l’homme à gouverner ses affects, l’état de qui, agi par ses passions, « ne relève pas de lui-même, mais de la fortune ». Chez La Boétie, on se délie par une résolution — le refus concerté de soutenir le maître ; chez Spinoza, on s’affranchit par la connaissance adéquate, qui transforme un affect subi en affect compris. L’une se joue entre les hommes et se défait d’un commun accord ; l’autre se joue au-dedans et ne se défait que par l’entendement.

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