français · Philosophie occidentale

Penser comme une montagne

thinking like a mountain

Image par laquelle Aldo Leopold nomme le point de vue long, celui de la montagne, capable d'entendre dans le hurlement du loup ce que l'intérêt humain immédiat ne perçoit pas. Là où l'éleveur, le chasseur ou le politique cherchent la sécurité du présent, la montagne mesure en décennies les effets d'un équilibre rompu. Penser comme une montagne, c'est tenir le rôle du prédateur dans l'économie d'un milieu — comprendre qu'éliminer les loups ruine la terre que l'on prétend protéger.

Nous arrivâmes auprès de la louve à temps pour voir s’éteindre la flamme verte de son regard farouche. Je réalisai alors, et n’ai jamais oublié, qu’il y avait quelque chose de nouveau pour moi dans ces yeux, quelque chose qui n’était connu que d’elle et de la montagne.
Aldo Leopold, Almanach d'un comté des sables, « Penser comme une montagne ». Éditions Gallmeister, 2024 (trad. française 2022)

Le texte s’ouvre sur un hurlement « qui se répercute d’arête en arête ». Chacun y entend ce qui le concerne : le cerf, un rappel de sa mort ; l’éleveur, la menace d’un découvert en banque ; le chasseur, un défi. Ce sont des sens courts, calés sur un intérêt immédiat. « Derrière ces craintes et ces espoirs aussi manifestes qu’immédiats se cache une signification plus profonde connue de la seule montagne. Elle seule a vécu suffisamment longtemps pour entendre objectivement le hurlement du loup. » La montagne pense parce qu’elle dure : sa durée est l’organe d’un savoir que l’homme pressé n’a pas.

La scène de la louve fixe ce basculement. Leopold, jeune et « prompt à la détente », croyait que « moins de loups signifiait plus de cervidés ». La flamme verte qui s’éteint dans le regard de la bête lui apprend autre chose — « quelque chose qui n’était connu que d’elle et de la montagne ». La suite lui donne raison à rebours : les versants débarrassés de leurs loups se couvrent de cervidés, qui broutent jusqu’à la mort tout buisson comestible, et la montagne se change en désert. « L’éleveur qui débarrasse ses pâturages des loups […] n’a pas appris à penser comme une montagne. »

Ce n’est pas de la gestion à court terme : celle-ci supprime le prédateur pour gonfler le gibier et ruine, en une saison, l’équilibre qu’il faudra des décennies à reconstituer. Ce n’est pas non plus de la sentimentalité animale — Leopold a tué la louve, et n’en tire ni remords plaintif ni amour des bêtes, mais une intelligence du système. Penser comme une montagne, c’est l’autre nom, au ras du terrain, de l’éthique de la terre : se compter comme membre d’une communauté dont on ignore les ressorts, et régler son action sur les égards qu’elle demande.

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