Younger Brother
Elder Brother / Younger Brother (rendu anglais d'Alan Ereira, du castillan hermano mayor/menor parlé aux visiteurs)
Chez les Kággaba (Kogi) de la Sierra Nevada de Santa Marta, la paire par laquelle les Mamas nomment l'humanité industrielle (Younger Brother, « Frère Cadet ») face à eux-mêmes (Elder Brother, « Frère Aîné »). Ce n'est pas une métaphore de politesse : selon leur récit d'origine, le créateur Serankua a lui-même établi la division et prescrit un respect réciproque, que le Cadet a rompu en venant piller la Sierra. Le titre anglais de l'ouvrage d'Alan Ereira, journaliste de la BBC qui rapporte ces paroles, vient de là : « The Elder Brothers' Warning », l'avertissement des Frères Aînés.
Serankua said very clearly, 'Elder Brother must respect Younger Brother and Younger Brother must respect Elder Brother. Do not come here, I have created a division.' But Younger Brother did not respect it, he came and violated the law, the original spiritual law of Serankua, and today the people here, the Mamas, say that Younger Brother must listen to us, that he must learn to respect us. Thus speak the Mamas.
« Younger Brother » et « Elder Brother » sont l’anglais d’Alan Ereira, documentariste britannique de la BBC qui rapporte des paroles prononcées en kágaba, puis traduites en espagnol par des interprètes kogi sur place, avant d’être écrites en anglais pour le livre. Trois langues séparent le lecteur français de la parole d’origine — la précaution est la même qu’ailleurs dans ce dictionnaire : on s’en tient à ce que les Mamas ont choisi de faire entendre à un visiteur qu’ils avaient eux-mêmes convié.
Ce que la paire désigne n’est pas une hiérarchie d’âge ordinaire. « Le monde a été fait au commencement, et nous avons été faits après », disent les Mamas — les Kogi ne prétendent pas être les premiers. Ils prétendent avoir gardé, seuls, la mémoire de ce que Serankua a établi d’emblée : « Frère Aîné doit respecter Frère Cadet et Frère Cadet doit respecter Frère Aîné. Ne venez pas ici, j’ai créé une division. » La division elle-même est la loi ; ce que les Mamas reprochent au Cadet n’est pas d’exister ailleurs, mais d’être venu « violer la loi », piller la Sierra que Serankua avait donnée à l’Aîné pour qu’il continue le monde.
« Cadet » et « Aîné » ne recouvrent donc ni un jugement moral figé — les Mamas, dans le même livre, distinguent des Cadets qui pensent et d’autres qui ne pensent pas — ni la fraternité universelle abstraite d’un cosmopolitisme des Lumières, qui poserait des égaux de naissance. C’est une parenté inégale et datée, instituée par un acte de création précis, que l’un des deux frères a rompue en venant sans respecter la frontière. Elle prolonge, du côté de la relation entre mondes, ce que la Ley de Origen dit de la norme du territoire et la Línea Negra de son tracé : trois façons de dire qu’un ordre a été posé à l’origine, et qu’on ne le rétablit pas en l’oubliant. Devenir capable de l’entendre, pour un Mama, suppose d’ailleurs d’avoir traversé la formation du moro — apprendre, dans le jeûne et l’obscurité, à porter une parole qu’on ne confie pas à n’importe qui.