Tao-shu
道樞 (dào shū)
Le pivot du tao : le point d'où ceci et cela, oui et non, n'apparaissent pas encore comme opposés. Ce n'est pas un compromis entre les positions, mais un changement de plan — le centre immobile de la circonférence sur laquelle roulent tous les points de vue. S'y tenir, c'est pouvoir répondre aux choses sans épouser aucun camp.
Son point de vue à lui, c’est un point, d’où ceci et cela, oui et non, paraissent encore non distingués. Ce point est le pivot de la norme. C’est le centre immobile d’une circonférence, sur le contour de laquelle roulent toutes les contingences, les distinctions et les individualités
Le terme s’écrit avec deux caractères : 道 (dào), la voie — que Léon Wieger choisit de rendre par « la norme » dans toute sa traduction —, et 樞 (shū), le gond, l’axe sur lequel tourne une porte. Le gond est ce qui permet le mouvement sans se déplacer lui-même : la porte bat, l’axe demeure. Tchouang-tseu en fait l’image du point où le sage se tient au milieu des disputes — non pas une opinion mieux défendue que les autres, mais le lieu d’où les opinions apparaissent comme ce qu’elles sont : des positions sur un contour.
Le chapitre II, d’où le terme est tiré, décrit la mécanique de la querelle : « de mon point de vue, je vois ainsi ; d’un autre point de vue, je verrais autrement ». Ceci et cela, oui et non, ne sont pas des propriétés des choses mais des effets de perspective. Le pivot n’arbitre pas entre elles ; il les voit tourner. De là, celui qui regarde peut encore dire oui ou non — comme l’éleveur de singes du même chapitre, qui inverse « trois taros le matin, et quatre le soir » sans rien changer à la somme —, mais il le dit « pour le bien de la paix », sans y engager son centre.
À distinguer du juste milieu : le milieu reste un point de la circonférence, à égale distance de deux extrêmes ; il appartient encore au cercle des positions. Le pivot, lui, est au centre — il ne modère pas la dispute, il en sort par le haut. Et à distinguer du zuowang, l’assise en oubli : le zuowang dépose le moi dans le silence, tandis que le tao-shu est une manière d’habiter la parole et le monde sans en être partagé. Tao-shu ≠ juste milieu : le milieu partage le cercle, le pivot le quitte.